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• mercredi, juin 16th, 2010

Essai d’étudiant

Sandra Jensen

Cet essai a été écrit par un étudiant à la maîtrise à l’interieur du cours musée pratique du département d’histoire de l’art, de la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia. Le cours a été enseigné par Dr. Loren Lerner, avec l’aide de Dina Vescio, une diplômée de la maîtrise du programme.

Introduction

L’archive peut se dĂ©finir soit comme « un lieu oĂą des documents publics ou d’autres documents historiques importants sont conservĂ©s » ou « un document historique ou un document » 1. Les documents d’archive sont « accumulĂ©s et utilisĂ©s par une personne, une famille, les institutions gouvernementales ou des entreprises dans le cadre de leur activitĂ© ou de leur fonction2 ». Ces documents sont conservĂ©s parce qu’ils constituent une « source de connaissances durables [et contribuent au] progrès culturel, social et Ă©conomique » d’une population3. Les archives contiennent des documents de première main qui ne sont pas publiĂ©s, qui souvent ne sont pas disponibles ou d’accès restreint. Ces documents corroborent les histoires conventionnelles que chacun connaĂ®t, et ils prĂ©servent Ă©galement les souvenirs personnels qui pourraient sembler moins significatifs et qui seraient autrement perdus. Ces renseignements de premier ordre sont fondamentaux pour notre comprĂ©hension du passĂ© et nous offrent une base pour poser les jalons d’une histoire plus large et diffĂ©rente.

Les archives de Stuart Graham, qui se retrouvent au MusĂ©e de l’aviation du Canada, conservent Ă  la fois une histoire sociale et individuelle. Elles documentent des moments importants de la carrière d’aviateur de Stuart Graham (1896-1976), de mĂŞme que d’autres Ă©vĂ©nements de l’histoire de l’aviation au Canada. Ces archives contiennent de nombreuses photographies, articles et histoires. Nous y apprenons par exemple ce qui a motivĂ© Graham Ă  devenir pilote. Ce fait est intriguant et pourtant souvent nĂ©gligĂ©, car les auteurs se concentrent habituellement sur sa contribution Ă  l’aviation de brousse. Bien que les plus grandes contributions de Graham Ă  l’aviation soient en relation avec ses vols de brousse, l’histoire de son premier vol n’en est pas moins importante. Elle nous prĂ©sente un renseignement historique primordial qui sert de fondement pour tous les autres moments de sa carrière. Graham ne serait jamais devenu un pilote de brousse rĂ©volutionnaire s’il n’avait pas d’abord appris Ă  voler.

Sur le sol

Alors que Graham fait partie de l’histoire du Canada parce qu’il est devenu le premier pilote d’avion de brousse en 1919, ses contributions comme aviateur ont dĂ©butĂ© quatre ans plus tĂ´t, pendant la première guerre mondiale (illustration 1). Pris dans la ferveur de la guerre, Graham s’est portĂ© volontaire le jour de ses dix-huit ans4. Il y avait beaucoup de nouvelles recrues en 1914, aussi la première demande de Graham a Ă©tĂ© rejetĂ©e. Le 5e rĂ©giment des Royal Highlanders de MontrĂ©al lui a fait part qu’ils « n’auraient pas besoin des jeunes hommes Ă  moins que la guerre ne dure plus longtemps que prĂ©vu5 ». Il a laissĂ© le bureau du recrutement avec une fiertĂ© blessĂ©e et un dĂ©sir encore plus accru de servir6. Plusieurs mois plus tard, Graham s’est rendu dans un autre bureau de recrutement oĂą il a dĂ©clarĂ© qu’il avait vingt ans, et sa demande a Ă©tĂ© acceptĂ©e7.

Graham a passĂ© les deux premières annĂ©es de la guerre dans les tranchĂ©es. En 1916, il Ă©tait devenu mitrailleur sur les premières lignes du front d’Ypres8. Cette section de la tranchĂ©e d’Ypres Ă©tait particulièrement pĂ©rilleuse et elle Ă©tait surnommĂ©e la « cage d’oiseau ». Dans la « cage d’oiseau », les adversaires encerclaient les soldats alliĂ©s sur trois cĂ´tĂ©s. La menace de l’ennemi, qui risquait sans cesse de fermer la cage d’oiseau, Ă©tait implacable. Graham et ses camarades devaient maintenir une vigilance Ă  tous les instants. Nuit après nuit, les soldats attendaient anxieusement une attaque et regardaient les Ă©clats rĂ©pĂ©titifs des fusĂ©es de dĂ©tresse, des obus Ă©clairants, du feu des fusils et des mitraillettes, des obus de mortier, des grenades et des petites attaques sur la tranchĂ©e9.

Le destin de Graham n’Ă©tait pas de passer toute la guerre dans les tranchĂ©es. Une nuit de printemps 1916, la surveillance monotone des lignes ennemies a Ă©tĂ© rompue par un Ă©clat intense de coups de feu et d’explosions. Selon le tĂ©moignage de Graham :

« Soudain, il y a eu une rafale de fusil et de mitraillette qui est devenue plus intense […] jusqu’à ce que chaque soldat des deux côtés des lignes semblait ajouter au vacarme. Des fusées et des obus éclairants éclataient partout et illuminaient toutes choses d’un éclat fantomatique. Nous ne devions plus bouger, si nous désirions survivre. Puis, presqu’aussi soudainement, tout est redevenu calme une autre fois, comme si tout le monde était convaincu de la futilité de cet effort10. »

Dans ce silence nouveau, une dernière rafale s’est fait entendre. Un tir isolé a touché le fémur gauche de Graham. La blessure s’est infectée rapidement et Graham a été évacué dans un hôpital de Manston, en Angleterre. Il n’a pu reprendre du service avant une autre année11.

Le désir de voler

Comme il attendait la guĂ©rison Ă  l’hĂ´pital, Graham a dĂ©cidĂ© qu’il « devait y avoir une façon plus intĂ©ressante de combattre que de rester dans la boue et la saletĂ© des tranchĂ©es12 ». Lorsqu’il Ă©tait de service, Graham avait Ă©tĂ© tĂ©moin de plusieurs combats aĂ©riens rapprochĂ©s et il avait Ă©tĂ© fascinĂ© par les affrontements. Le combat aĂ©rien offrait une libertĂ© sans effort inconnue dans les terres ravagĂ©es des tranchĂ©es et un Ă©talage de luxe dont ne pouvait rĂŞver les soldats de terre, comme des repas chauds, un bar bien garni, des lits secs et des vĂŞtements propres13. Comme le dĂ©crit Jonathan F. Vance dans son livre High Flight, les pilotes ont atteint pendant la guerre une sorte de statut de demi-dieu aux yeux du grand public. Le pilote de guerre a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© et mythologisĂ© « comme un chevalier mĂ©diĂ©val ou un ange vengeur14 ». MalgrĂ© l’apparence d’une vie excitante et confortable, devenir pilote offrait un dĂ©savantage Ă©vident : un haut taux de mortalitĂ©. Le Royal Flying Corps avait un besoin constant de pilotes et a vite dĂ©couvert qu’il n’y avait pas « de meilleur moyen d’attirer des recrues que de comparer la vie dans les tranchĂ©es Ă  la vie dans l’aviation15 ».

Graham Ă©tait un soldat attirĂ© par les portraits idĂ©alisĂ©s des vols et il n’avait pas peur de mourir. Il poursuit :

« Au front j’avais […] vu plusieurs de mes compagnons tomber à droite et à gauche, et nous avions l’habitude de comparer cela aux différents jeux de hasard auxquels nous aimions tellement jouer […] cela m’amena à croire que si j’avais littéralement conservé ma tête pour une si longue période de temps […] cela signifiait que toute vie n’était que du temps emprunté, et quelque chose comme une prime. Cette explication offrait un soutien psychologique merveilleux dans ces temps incertains16. »

Graham a rejoint la Royal Naval Air Service à Manston, près de son hôpital en Angleterre et les aviateurs l’ont volontiers accepté17. Des Canadiens, comme Billy Bishop, s’étaient construit une réputation de pilotes et de combattants accomplis, aussi les attentes envers Graham étaient élevées. Il avait une réputation nationale à maintenir18 (illustration 2).

Apprendre Ă  voler

La formation d’aviateur de Graham s’est déroulée en Vendôme, en France, où il a appris à voler à bord du Caudron français et ensuite du Curtiss JN Jenny, qui étaient tous deux des avions d’entraînement communs. Graham a pris plaisir à voler à bord du Caudron :

« Les contrôles dans cet aéronef semblaient être des mouvements naturels à l’exception de la manette de commande de puissance. En Amérique du Nord, nous relâchons les rênes du cheval pour l’encourager à avancer et nous tirons vers l’arrière pour l’immobiliser. Mais il semble que les Français font le raisonnement inverse : si vous tirez sur la manette vous ferez en sorte que le paysage distant se rapproche de vous, et si vous éloignez la manette en la repoussant, vous désirez vous immobiliser19 » (illustration 3).

Les différences entre le Caudron et le Jenny posaient un défi pour Graham (illustration 4). Le Jenny avait une roue de contrôle plutôt qu’un manche à balai, un moteur plus puissant et une manette des gaz qui fonctionnait dans la direction opposée à celle du Caudron, un fait que l’instructeur avait oublié de lui communiquer20. Cela eut comme résultat que lors de son premier vol à bord du Jenny, Graham a foncé vers une rangée d’arbres à la limite de la piste de décollage. Instinctivement il a tiré la manette dans le but de déployer une pleine puissance. Selon Graham, « lorsque je me suis rendu compte de ce que j’avais fait, j’ai poussé brutalement la manette vers l’avant et à ma grande surprise le moteur a rugi. Avec ce qui ressemblait à un vrombissement, nous avons frôlé une forêt de feuillus, et je veux vraiment dire frôlé21 ». Ce genre d’accident était fréquent sur les pistes d’apprentissage mais, comme l’écrit Graham : « C’est incroyable combien les blessures étaient minimes lors de ces accidents. Durant l’une de ces journées mouvementées à Vendôme, si je me souviens bien, j’ai été témoin de vingt-trois accidents mais il n’en résultait que des blessures légères22 » (illustration 5).

Une fois sa formation terminée, Graham a été affecté aux hydravions et aux avions de brousse. Il a passé des heures de vol dans un brouillard intense à patrouiller les eaux de Calshot à Southampton et de Cattewater à Plymouth, à la recherche de sous-marins ennemis23 (illustration 6). Ces vols de formation et de patrouille ont offert à Graham deux années d’expérience en navigation au-dessus de terrains accidentés, buissonneux et mouillés, une expérience idéale pour créer un pilote de brousse révolutionnaire. Au Canada, il piloterait toujours le même type d’appareil au-dessus de terrains comparables. Comme pilote d’après-guerre, Graham s’est servi de ses compétences théoriques et pratiques acquises pendant la guerre pour toutes ses futures entreprises.

ILLUSTRATIONS

ill. 1  Stuart Graham, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum Photo Collection)

ill. 1 Stuart Graham, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum Photo Collection)
ill. 2  Stuart Graham, The Officers on Our Station, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum, Stuart Graham Archival Collection)

ill. 2 Stuart Graham, The Officers on Our Station, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum, Stuart Graham Archival Collection)

ill. 3  Caudron G4 French Air Force, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum Photo Collection)
ill. 3 Caudron G4 French Air Force, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum Photo Collection)

ill. 4  E.J. Cooper, Curtiss JN4D Jenny, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum Photo Collection)
ill. 4 E.J. Cooper, Curtiss JN4D Jenny, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum Photo Collection)

ill. 5  Stuart Graham, A Crashed Machine being Hoisted Aboard, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum, Stuart Graham Archival Collection)
ill. 5 Stuart Graham, A Crashed Machine being Hoisted Aboard, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum, Stuart Graham Archival Collection)

ill. 6 Stuart Graham, British Submarine Taken from the Air, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum, Stuart Graham Archival Collection)
ill. 6 Stuart Graham, British Submarine Taken from the Air, Canada Aviation Museum. (Photo: Canada Aviation Museum, Stuart Graham Archival Collection)

NOTES

  1. Richard Pearce-Moses, “A Glossary of Archival and Records Terminology,” Dec. 30 2009 {http://www.archivists.org/glossary/term_details.asp?DefinitionKey=156.
  2. Oxford English Dictionary, “Publications: Using Archives: A Practical Guide for Researchers,” Library and Archives Canada (Jan. 14 2008) Oct. 2009 {http://www.collectionscanada.gc.ca/04/0416_e.html}.
  3. Oxford English Dictionary, “About Us: Mandate,” Library and Archives Canada (Sept. 18 2006) Oct. 2009 {http://www.collectionscanada.gc.ca/about-us/012-204-e.html}.
  4. Stuart Graham, “Borrowed Time,” Stuart Graham Archives A32: 1.
  5. Graham, 1.
  6. Bien qu’il ait grandi au Canda, Stuart Graham est né à Boston, Massachusetts et a dû renoncer à sa citoyenneté américaine pour s’enrôler dans l’armée canadienne. Sue Smith, “Pioneer Pilot Trades Blizzards for Sunshine,” Charlotte County Chronicle (Jun. 20 1974), Stuart Graham Archives.
  7. Graham, 1.
  8. Graham, 3.
  9. Graham, 3.
  10. Graham, 4.
  11. Graham, 4.
  12. Graham, 4.
  13. Graham, 4.
  14. Jonathan F. Vance, High Flight: Aviation and the Canadian Imagination (Toronto: Penguin Books, 2002) 70.
  15. Vance, 48-49.
  16. Graham, 4.
  17. Graham, 4-5.
  18. Graham, 5.
  19. Graham, 5.
  20. Graham, 5.
  21. Graham, 6.
  22. Graham, 6.
  23. Graham, 7. Graham a coulĂ© deux sous-marins et il a reçu la Croix de l’Aviation pour ces actions.