Essai d’étudiant
Caroline Beaudoin
Cet essai a été écrit par un étudiant à la maîtrise à l’interieur du cours musée pratique du département d’histoire de l’art, de la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia. Le cours a été enseigné par Dr. Loren Lerner, avec l’aide de Dina Vescio, une diplômée de la maîtrise du programme.
Robert Harris a produit de nombreux autres portraits et peintures folkloriques après avoir terminé son tableau intitulé Les Pères de la Confédération, en 1884. Il a beaucoup voyagé à travers le pays en tant qu’artiste accompli et compatriote voué à l’étude et à la représentation des nouveaux citoyens du Canada. Les portraits d’enfants par Harris sont devenus un héritage national. Ses œuvres transmettent l’essence de son époque aux générations futures par des représentations fascinantes du véritable contexte dans lequel vivaient les enfants et des idéaux d’une nouvelle nation qu’on leur laissait miroiter. Tout comme le rappelle Moncrieff Williamson, l’éminent auteur de la biographie de l’artiste :
Il ne faut pas oublier que ces modèles vivaient dans une période de moyens limités, mais de grands idéaux. La maladie était endémique. La fièvre puerpérale, le choléra, la tuberculose, la fièvre typhoïde et les systèmes d’eaux usées infestés de rats perturbaient la vie de tous les jours de façon effroyable1.
Harris a confronté cette réalité tout en reconnaissant les ambitions de progrès du nouveau pays par l’éducation et le développement urbain. Ses tableaux représentant des jeunes défiaient les différences traditionnelles entre les classes de la colonie en dépeignant un avenir optimiste et brillant pour la plupart des enfants du Canada. Ces œuvres englobent un large éventail de jeunes sujets représentant des enfants de la ville et de la campagne, dont des garçons et des filles, français comme anglais, à la maison et dans la rue. Harris était sensible aux dichotomies telles que celles illustrées dans Boggies et Gordon Reid (figures 1 et 2). Selon Williamson, l’artiste appréciait tous ces enfants :
Robert Harris avait une merveilleuse relation avec tous les enfants, qu’ils soient des sans-abris ou les enfants dorlotés qu’il peindra des années plus tard à Montréal […] Il adorait les enfants et ceux-ci l’adoraient en retour, ou étaient fascinés par ce personnage2.
Grâce à cette complicité naturelle avec les enfants, Harris a transgressé les préceptes de la démographie en se fondant sur le mérite personnel plutôt que sur le statut social pour dévoiler le caractère individuel des enfants.
Jeunes garçons en formation
Le tableau Young Canada représente un jeune joueur de fifre en tant que citoyen ordinaire plutôt qu’en tant que jeune musicien ou militaire (figure 3). Le modèle a l’apparence d’un jeune intellectuel, préparé, responsable et discipliné, prêt à commencer à jouer sa pièce. Le joueur de fifre, dans ce contexte, évoque le leadership et la proclamation du Canada en tant que nouvelle nation. Sa tuque est un salut stylisé et symbolique au bonnet phrygien français porté par Marianne et célébrant la liberté du pays. Le tableau Young Canada dépeint un jeune homme libre de gérer ses propres affaires et seul maître de son destin. Le garçon incarne à la fois l’avènement du changement et l’espoir que le jour où les rênes du pays seront confiés à leur génération, ceux qui en rêvent pourront eux aussi occuper un poste de dirigeant. Le jeune garçon est confiant, calme et prêt à assumer ses responsabilités. Il est détendu et concentré, motivé à effectuer ses tâches avec un courage naturel qui lui vient de son instinct moral et de l’éducation publique. Ce garçon remarquable et anonyme se distingue des autres portraits d’enfants que l’on a commandés à Harris, comme l’explique l’historien de l’art Brian Foss :
Dans les tableaux de Harris, on transmettait aux enfants de la haute société, à l’école privée comme à la garderie, un fort sens de la hiérarchie sociale, une conscience de leur propre place dans celle-ci et une connaissance des attributs sur lesquels leurs parents avaient érigé leur réputation et leur fortune3.
Young Canada annonce un avenir prometteur pour le jeune garçon, un avenir sans endoctrinement social où il est libre d’apprendre et prêt à travailler avec ardeur. Harris pourrait facilement s’identifier à ce garçon. L’éducation de l’artiste, enracinée dans la tradition victorienne, était tempérée par les difficultés financières de sa famille. Cette situation a renforcé son appréciation pour le travail acharné et l’importance de maintenir une image respectable dans l’adversité : « dès le début, la famille était dans une situation qui n’avait rien de facile […] il allait rapidement apprendre que, sur cette île, on travaillait ou on mourrait de faim4 ».
Le portrait qu’a peint Harris du jeune Henry Botterell évoque certaines des mêmes caractéristiques transmises par le joueur de fifre (figure 4). Henry aussi est confiant, adossé nonchalamment contre un mur, coiffé d’une tuque et chaussé de raquettes. On voit un garçon au potentiel illimité commençant son périple vers l’âge adulte, prêt à faire face à son environnement canadien. Le portrait en pied et de face est moins formel que d’autres œuvres commandées, puisque ce garçon, plutôt que de prendre une pose statique, est adossé de façon décontractée contre un mur, les jambes croisées et le pouce gauche confortablement accroché à une poche de son vêtement. Le regard direct et franc de Henry dénote une certaine autorité, signalant la détermination du garçon malgré sa posture décontractée. Sa position nonchalante est attribuable à la confiance et non à l’indifférence. Henry Botterell est prêt à l’action. Tout comme le jeune garçon dépeint dans Young Canada, qui suscite aussi l’attention avec son regard direct, Henry Botterell symbolise le courage et la détermination admirables de ces jeunes qui ont la certitude que des occasions prometteuses les attendent.
Jeunes filles en tant que petites filles
Les représentations que Robert Harris a fait de filles étaient traditionnellement et souvent limitées par les diverses conventions sociales qui prévalaient à l’époque où il a vécu et travaillé. Dead Bird, qui se veut la représentation d’un garçon doublé d’une fille, a pour thème la personnalité (figure 5). La voix de la raison, incarnée par le garçon, confronte l’émotion, personnifiée par la fille. Dans ce tableau, Harris nourrit la vieille croyance, réaffirmée dans les arts et la littérature depuis le siècle des Lumières, selon laquelle les hommes sont gouvernés par la raison morale et la logique scientifique, tandis que les femmes succombent naturellement aux emportements émotionnels, lesquels frôlent à l’occasion l’hystérie. La peinture fait référence au portrait La Jeune fille qui pleure son oiseau mort, de Jean-Baptiste Greuze (figure 6). Harris a étudié à Londres et à Paris en 1877, puis y est retourné en 18835. Il a pu constater de visu l’évolution de l’art en Europe et il connaissait très bien l’étendue de l’art du portrait. Les ressemblances entre les deux tableaux sont aussi frappantes que leurs différences. Il est clair que la fille présente dans les œuvres de Greuze et Harris pleure la mort de l’oiseau, un symbole conventionnel de la perte de l’innocence. Chacune, affligée de douleur6, porte une main à son visage. Ce qui diffère toutefois, c’est la présence d’un garçon dans l’œuvre de Harris, contribuant du coup à véhiculer un point de vue masculin par l’ajout d’un élément visuel appuyant l’observation de l’historienne Jennifer Milam selon laquelle « Diderot préférait le tableau de Greuze, particulièrement parce qu’il offre un prétexte de leçon de morale7 ». De même, Harris, un fervent anglican, croyait qu’il ne devait négliger ni les valeurs de vertu, ni la morale dans son travail. Williamson explique :
Le dimanche, Harris assistait immanquablement aux services dans diverses églises anglicanes […] Tout comme la majorité des intellectuels de l’époque, Robert Harris appréciait immensément les sermons bien prononcés. Il se faisait une joie de comparer les sermons en fonction de leur profondeur, leur qualité et leur richesse spirituelle8.
Le garçon du tableau de Harris, assis près de la fille attristée et pointant la cage du doigt, a les yeux fixés sur la fille et tente de la raisonner. Le garçon est dépeint comme une personne patiente, calme et compréhensive, prête à offrir volontiers du réconfort et du soutien à sa sœur. Le tableau souligne la confiance de Harris en la compassion et l’intégrité morale de la jeune génération masculine, tout en laissant croire que sa contrepartie féminine profite des bienfaits de ce type de comportement exemplaire et courtois.
Un thème semblable est représenté par The Unruly Guest, mais de façon beaucoup plus joyeuse (figure 7). Le garçon attire l’attention, se tenant devant son chien et prenant activement la situation en main tandis que ses sœurs sont assises passivement à sa gauche, faisant convenablement preuve de contrôle et de calme. Joliment habillées de dentelle et de rubans, les filles montrent du respect pour l’autorité évidente de leur frère, tandis que le garçon exerce ses fonctions de façon galante et courtoise.
L’auteur Greg Thomas prétend que « les enfants, surtout les filles, étaient transformés en un élément essentiel du spectacle bourgeois et servaient d’emblèmes du nouvel ordre socioéconomique9 ». Robert Skipper’s Daughter personnifie cette tendance (figure 8). Le titre du tableau indique en soi que l’importance de l’identité de la fille lui vient davantage du nom de son père que de son propre nom. Habillée d’une jolie robe blanche et protégée par son parasol, elle ne représente guère qu’un joli accessoire du paysage à regarder et à admirer. Assise discrètement et confortablement, elle est aussi charmante que le décor, située parfaitement dans un milieu serein propre à l’impressionnisme.
Typique de sa génération, l’œuvre de Harris représente surtout des garçons s’entraînant à devenir des hommes, et des filles demeurant des filles. La perspicacité et l’inspiration créatives du peintre l’ont toutefois mené à aborder un thème novateur alors qu’il était au sommet de sa carrière professionnelle, un thème qui célébrait l’engagement du Canada envers l’amélioration de l’accessibilité de l’éducation pour les jeunes et le besoin d’une réforme de l’éducation.
Une génération émergente
La même année où Robert Harris a peint The One-room School, Canoe Cove, P.E.I., le Gouverneur général du Canada (figure 9) lui a offert un poste à l’Académie royale des arts du Canada10. Il est clair que l’artiste était touché par le rôle prééminent que l’éducation allait occuper dans le nouveau Dominion du Canada. La peinture illustre les tâches et les conditions difficiles auxquelles les enseignants dévoués étaient confrontés. Chauffée par un seul petit poêle et éclairée seulement par des fenêtres, la salle de classe accueillait des garçons et des filles de tous les âges. Exercé avec un minimum de matériel, de ressources et de commodités, exposé aux objections et à la surveillance des parents, le rôle de l’enseignant était déterminant dans la formation de la jeunesse du Canada.
Le tableau A Meeting of the School Trustees a été inspiré par une courte visite qu’a rendue Harris à Kate Henderson, une enseignante de la région et une amie de la famille, pendant son voyage de retour chez lui, à l’Île-du-Prince-Édouard, en 1885, accompagné par sa nouvelle épouse, Elizabeth Putnam Harris (figure 10)11. Ayant lui-même eu le privilège d’apprendre sous la tutelle d’un professeur particulier lorsqu’il était enfant et ayant donné des cours à l’Art Association of Montreal, Harris reconnaissait le rôle essentiel que jouaient les enseignants dans la préparation des étudiants, autant les garçons que les filles, à un avenir brillant 12. Avec ce tableau, l’artiste a ajouté une voix féminine au discours historique du Canada. Le fait qu’elle soit placée au premier plan attire l’attention non seulement des administrateurs, mais aussi des observateurs du tableau. Usant de gestes subtils, Mme Henderson affirme son autorité et raisonne calmement avec les administrateurs, ce qui symbolise un lien fondamental entre les pères et leurs enfants. Éduquée et franche, elle participera aussi de manière proactive au développement de cette nouvelle nation. Williamson a déclaré que ce tableau était « un chef d’œuvre qui a fait sensation à l’exposition de l’Académie de 1886, lorsqu’il a été présenté à l’automne à l’exposition coloniale de Londres13 ». Plus d’un siècle après que le peintre eut commémoré la mémoire de Kate Henderson pour ses convictions profondes, ce couple de pionniers canadiens a été le sujet d’une Minute du patrimoine présentée à la télévision nationale pendant les années 199014. L’admiration véritable de Robert Harris pour les enfants canadiens, qui sert de toile de fond à l’œuvre de sa vie, personnifie le Canada en tant que nation optimiste, jeune, progressiste et démocratique.
ILLUSTRATIONS
ill. 1 Robert Harris, Boggies, 1873, graphite on paper, 12.3 x 20.8 cm, Confederation Centre Art Gallery. Gift of Robert Harris Trust, 1965. (Photo: Confederation Centre Art Gallery) BEAUDOIN_Fathers of Confederation_Fig 1.jpg

ill. 2 Robert Harris, Portrait of Gordon Reed, (1895-1959), oil on canvas 122.1 x 63.2 cm, gift of Mrs. Geoffrey S. McDougall. (Photo: M966.188.2 McCord Museum {http://www.mccord-museum.qc.ca/scripts/viewobject.php?Lang=2&accessnumber= M966.188.2§ion=196}) BEAUDOIN_Fathers of Confederation_Fig 2.jpg})
ill. 3 Robert Harris, Young Canada, 1898, oil on canvas, 61 x 50.8 cm, Gift of Caroline Hill, Ottawa, 1900. (Photo: 142 National Gallery of Canada {http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/ search/artwork_e.jsp?mkey=10231})
ill. 4 Robert Harris, Robert Henry Botterell, 1888, oil on canvas, 72.4 x 52.1 cm, private collection.
ill. 5 Robert Harris, Dead Bird, c.1890, oil on canvas, 40.6 x 50.8 cm, private collection. (Photo: Joan Murray, Home Truths: A Celebration of Family Life by Canada’s Best-Loved Painters (Toronto: Key Porter Books, 1997))
ill. 6 Jean-Baptiste Greuze, A Girl with a Dead Canary, 1765, oil on canvas, oval: 53.30 x 46 cm. (Photo: National Galleries of Scotland. (Photo: {http://www.nationalgalleries.org/collection/ online_az/4:322/?initial=G&artistId=4971&artistName=Jean-Baptiste Greuze&submit=1})
ill. 7 Robert Harris, Unruly Guest: Portrait of the Children of G. Stethem Esq., 1880, oil on canvas , 94 x 124.5 cm, private collection. (Photo: Joan Murray, Home Truths: A Celebration of Family Life by Canada’s Best-Loved Painters (Toronto: Key Porter Books, 1997))
ill. 8 Robert Harris, Robert Skipper’s Daughter, 1908, oil on canvas, 61.2 x 76.5 cm, private collection.

ill. 9 Robert Harris, The One-room School, Canoe Cove, P.E.I., 1880, oil on canvas, 91.7 x 127.5 cm, Confederation Centre Art Gallery. Gift of the Robert Harris Trust, 1965. (Photo: Confederation Centre Art Gallery).
ill. 10 Robert Harris, A Meeting with the School Trustees, 1885, oil on canvas, 99.7×123.8cm, National Gallery of Canada. (Photo:{http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Robert_Harris_-_A_Meeting_of_the_School_Trustees.jpg})
NOTES
- Moncrieff Williamson, Robert Harris (1849-1919) (Ottawa : Musée des beaux arts du Canada, 1973) 14.
- Moncrieff Williamson, Island Painter: The Life of Robert Harris (1849-1919) (Charlottetown : The Ragweed Press, 1983) 77.
- Foss, Brian, Robert Harris and the Politics of Portraiture (St. Lambert : Marsil Museum, 1991).
- Williamson, Island Painter, 22.
- Williamson, Island Painter, 155-6.
- Brown, Marilyn R., ed., Picturing Children: Constructions of Childhood Between Rousseau and Freud (Burlington : Ashgate Publishing Company, 2002) 50.
- Brown, 50.
- Williamson, Island Painter, 80.
- Brown, 104.
- Williamson, Island Painter, 156.
- Williamson, Island Painter, 109.
- Williamson, Island Painter, 98.
- Williamson, Island Painter, 109.
- Pour voir le documentaire de la Minute du patrimoine et un résumé soulignant les détails entourant l’événement, consultez le {http://www.histori.ca/minutes/minute.do?id=10183}.






