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• mardi, juin 15th, 2010

Essai d’étudiant

Sonya Ocampo-Gooding, M.A. histoire de l’art, Université Concordia

Cet essai a été écrit par un étudiant à la maîtrise à l’interieur du cours musée pratique du département d’histoire de l’art, de la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia. Le cours a été enseigné par Dr. Loren Lerner, avec l’aide de Dina Vescio, une diplômée de la maîtrise du programme.

Et voici le Nymphaea étincelant amoureux des ondes, qui répand son orbite d’or dans le creux des vagues 1. Catharine Parr Traill, Canadian Wild Flowers

Canadian Wild Flowers

Canadian Wild Flowers a été écrit en 1868 par Catharine Parr Traill (1802-1899), une auteure canadienne d’origine britannique, et est illustré par sa nièce, Agnes FitzGibbon (1833-1913) (illustrations 1, 2 et 3). Avec ce livre, Traill s’inscrit dans la tradition de la vulgarisation scientifique faite par des femmes qui va de la fin du 17e siècle à la fin du 19e siècle 2. Canadian Wild Flowers n’est pas seulement le premier livre de vulgarisation scientifique de botanique canadien, mais il est également le premier livre d’histoire naturelle en Amérique du Nord qui est écrit et illustré par des femmes 3.

La vulgarisation scientifique

Le Siècle des lumières a introduit les femmes Ă  la science et la venue d’une culture de l’imprimĂ© a permis une diffusion de la connaissance scientifique. Bernard de Fontenelle (1657-1757), un membre de l’AcadĂ©mie des sciences de l’Institut de France offre une nouvelle avenue Ă  l’enseignement scientifique. Dans ses Entretiens sur la pluralitĂ© des mondes (1686), la science devient accessible au grand public par le biais de conversations spirituelles sur l’astronomie entre un philosophe aristocratique cultivĂ© et une marquise dotĂ©e d’un esprit pĂ©nĂ©trant. En Angleterre, la philosophie naturelle et l’astronomie Ă©taient prĂ©sentĂ©es par les revues, les livres et les lectures scientifiques comme une activitĂ© de loisir pour les classes moyennes 4. Durant les annĂ©es 1740, la participation des femmes Ă  la vulgarisation scientifique apparaĂ®t avec le Female Spectator (1744-1745), un magazine de Eliza Haywood. Ce pĂ©riodique reprĂ©sente une première tentative par les femmes d’utiliser la culture de l’imprimĂ© pour promouvoir les sciences. Écrit par et pour des femmes, les essais des correspondants et des rĂ©dacteurs avaient pour but d’amĂ©liorer la morale et les manières et d’élargir les connaissances des lectrices 5. La fiction d’un voyage en train Ă©crit par Jane Loudon, en 1840, a permis de dĂ©velopper Ă  cette Ă©poque la vulgarisation scientifique en incluant l’histoire naturelle et la gĂ©ographie. Loudon a acquis sa renommĂ©e par ses livres de botanique qui ont Ă©tĂ© Ă  l’origine d’un nouveau mouvement et ont encouragĂ© les femmes britanniques Ă  devenir illustratrices 6. Ces dĂ©veloppements ont permis Ă  des livres comme Canadian Wild Flowers de Catharine Parr Traill d’être accessibles au grand public.

Catharine Parr Traill (née Strickland)

La passion pour la nature de Catharine Parr Traill est reliée à des randonnées à la campagne près de Suffolk, en Angleterre, et à des expéditions de pêche sur la rivière Waveney avec son père (illustration 4). Thomas Strickland était un marchand des classes moyennes qui avait lu à sa fille The Compleat Angler d’Izaak Walton, un livre sur la pêche à la mouche embelli par des chansons, des poèmes et des anecdotes du sport favori de l’auteur 7. Strickland croyait en une formation de base et enseignait à ses deux garçons et à six filles avec des livres issus de sa bibliothèque et des promenades dans les champs. Traill pouvait consulter des images de plantes et de végétaux dans des publications comme celles de James Soweby, English Botany, le livre le plus exhaustif sur le marché, qui comprenaient 36 volumes publiés entre 1790 et 1814 8.

Lorsqu’elle Ă©tait enfant, Traill a appris Ă  observer la nature. La cueillette, l’identification et la classification des vĂ©gĂ©taux lui a permis d’aiguiser son sens critique. Cela l’a inspirĂ©e Ă  Ă©crire un livre pour enfants sur l’histoire naturelle intitulĂ© Sketch Book of a Young Naturalist 9 (1831). Traill et sa sĹ“ur cadette, Susanna Moodie, ont immigrĂ© avec leurs maris dans le Haut-Canada pour rejoindre leur plus jeune frère, Samuel Strickland, qui y rĂ©sidait depuis l’Ă©tĂ© de 1832 10. Les expĂ©riences de pionnières de Traill et Moodie dans des territoires inexploitĂ©s du Canada ont Ă©tĂ© publiĂ©es simultanĂ©ment en Grande-Bretagne et au Canada 11. Traill a Ă©crit The Backwoods of Canada (1836), Canadian Crusoes: Tales of the Rice Lake Plains (1852), The Female Emigrant’s Guide (1854), Hints on Canadian Housekeeping (1854), Canadian Wild Flowers (1868), Studies of Plant Life in Canada (1885) et Cot and Cradle Stories (1895). Moodie est devenue une poĂ©tesse reconnue et a Ă©crit un texte autobiographique cĂ©lèbre : Roughing It in the Bush (1852) 12.

La genèse de Canadian Wild Flowers

Canadian Wild Flowers est le fruit de plusieurs annĂ©es de travail et de persĂ©vĂ©rance, de mĂŞme que d’intenses recherches, de cueillette mĂ©ticuleuse et d’études attentives de la botanique durant le sĂ©jour de Traill comme pionnière dans le Haut-Canada. Traill et son mari Thomas ont Ă©tĂ© en quelque sorte des immigrants qui ont vĂ©cu avec difficultĂ©s dans plusieurs lieux diffĂ©rents. Traill Ă©crivait et publiait lorsque cela Ă©tait possible pour augmenter le revenu familial et apporter un soutien financier Ă  ses sept enfants qui avaient survĂ©cu, deux autres Ă©tant dĂ©cĂ©dĂ©s durant leur petite enfance. Elle vendait des collections de plantes qu’elle rassemblait pour les acheminer Ă  l’UniversitĂ© d’Édimbourg, en Écosse 13. Sa chère amie, madame Frances Steward (1794-1872) partageait son amour de la botanique et Ă©tait un ardent dĂ©fenseur du travail de Traill. Stewart lui a prĂŞtĂ© un jour un livre de Frederick Pursh intitulĂ© Americae Septentrionalis (1814) pour ses recherches. Les livres de Maria Morris : Wild Flowers of Nova Scotia (1840) et de Sir William Hooker : Flora Boreali-Americana (1814) lui offrait de prĂ©cieux outils de rĂ©fĂ©rence 14. Le livre de Pursh l’aidait Ă  reconnaĂ®tre des noms d’espèces qui ne lui Ă©taient pas familières. Traill suivait la classification linnĂ©enne des espèces vĂ©gĂ©tales qui reposait sur le nombre d’Ă©tamines et de pistils d’une fleur 15. L’étude des plantes par Traill inclut leurs propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales, leur rĂ©partition gĂ©ographique et leurs cycles de vie 16. Elle a rempli de nombreux herbiers et a baptisĂ© des fleurs non identifiĂ©es près de Lakefield, Ontario. Cela lui a valu le surnom de : « marraine des fleurs 17 ».

La publication de Canadian Wild Flowers

…personne n’avait encore Ă©crit de descriptions, ou Ă©tablit une liste de la flore indigène ou mĂŞme des herbes mĂ©dicinales du Canada… C’était pour combler un manque qui Ă©tait ressenti depuis longtemps dans le pays que l’auteure a d’abord conçu l’idĂ©e d’écrire un petit volume descriptif des fleurs indigènes les plus remarquables, des arbustes et des arbres des forĂŞts canadiennes… (son manuscrit) a reçu l’appui et l’approbation de plusieurs scientifiques et Ă©crivains du Canada, dont le Dr Hincks et le professeur Lawson 18.

Trente-six ans après son arrivée dans le Haut-Canada en 1832, Traill a écrit ces lignes dans Canadian Wild Flowers. Elle avait soixante ans. L’entreprise était née d’une collaboration avec sa nièce, Agnes Moodie FitzGibbon et l’éditeur montréalais John Lowell. FitzGibbon, qui a appris les rudiments de l’illustration des plantes de sa mère, Susanna (Strickland) Moodie, a exposé ses tableaux de fleurs à l’exposition centenaire de Philadelphie de 1864 à 1867 19. La publication de Canadian Wild Flowers inaugure un changement de vie pour FitzGibbon qui, tout en vendant des exemplaires de son livre, a rencontré et marié le colonel Brown Chamberlin, un membre du Parlement canadien 20.

Pour imprimer Canadian Wild Flowers, FitzGibbon a appris en autodidacte l’utilisation de la presse lithographique. Les dessins ainsi reproduits étaient par la suite coloriés à la main 21 (illustration 5). Le livre a été publié par abonnement à 500 exemplaires de 5 $ chacun. FitzGibbon a réalisé les matrices de dix dessins floraux sur pierre calcaire et a imprimé 500 copies de chaque lithographie. Avec l’aide des filles de FitzGibbon, plus de 5 000 illustrations ont été coloriées à la main pour la première édition 22. Le volume contient dix lithographies, parmi trente et une espèces de fleurs indigènes du Canada. L’ordre de présentation des fleurs suit le déroulement des saisons plutôt qu’un ordre alphabétique, comme dans les anciens herbiers, ou la taxinomie des livres de botanique 23. Le texte est écrit dans un style accessible et inclut des descriptions lisibles, des termes techniques et de l’information scientifique. Traill décrit ainsi le castilléjie écarlate :

« La fleur, tubulaire et aplatie, est cerclée d’un rouge vif, dont les bords sont d’un jaune doré. Étamines, quatre; pistil, un; se projetant hors du tube du calice; la capsule renferme plusieurs graines… Le botaniste américain parle de la Castilleia cocciinea comme étant dépendante des sols bas et humides, mais il n’en est pas ainsi de notre plante canadienne… elle ne peut être découverte dans les marais ou dans les ombrages des forêts profondes 24. »

Canadian Wild Flowers est composé de trente et un petits essais qui présentent des remèdes indigènes, des écrits sur la botanique, la poésie chère à Traill et ses propres opinions sur les fleurs 25. Le livre a été un succès immédiat et trois autres éditions ont suivi, en 1869, 1870 et 1895 26. Traill a reçu un hommage de son ami de longue date, James Fletcher, qui a édité ses manuscrits. Après avoir reçu une « collection de plantes merveilleuses » le 26 juillet 1894, il a écrit :

« En ce qui a trait Ă  votre refus de porter le titre de botaniste, tout ce que je peux dire, c’est que je souhaite qu’une partie infime parmi ceux qui Ă©tudient les plantes, qui se proclament botanistes, puisse utiliser leurs yeux aussi bien que vous l’avez fait. En effet, je crois que votre travail de description des plantes indigènes, dans votre livre, est si prĂ©cis que chacune d’elles a Ă©tĂ© identifiĂ©e sans qu’un doute ne subsiste. C’est l’un des plus grands triomphes auquel peut prĂ©tendre un botaniste, et je vous ai souvent citĂ©e pour illustrer comment l’on peut dĂ©velopper le sens de l’observation 27. »

L’Ĺ“uvre de Traill comme auteure prolifique des sciences naturelles et de romans a Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©e par une pension de la Royal Literary Fund d’Angleterre, un paiement du Dominion du Canada de 1 000 $ commanditĂ© par Sir Sandford Fleming, et par une petite Ă®le du lac Katchewanook nommĂ© Polly Cow, près de sa première maison de bois rond. L’hommage suivant lui a Ă©tĂ© fait par Fleming en 1898 et exprime l’essence de Catharine Parr Traill :

« Vous avez Ă©tĂ© un instrument… qui nous a guidĂ©s vers l’amour des trĂ©sors de la Nature… que vous avez dĂ©peint si fidèlement dans la Flore et la Faune de nos bois et de nos forĂŞts… Nous ne pouvons oublier le courage que vous avez dĂ©montrĂ© dans les privations et les Ă©preuves subies dans les forĂŞts inexplorĂ©es des premiers Ă©tablissements de l’Ontario, et nous nous rĂ©jouissons de savoir que votre vie utile s’est prolongĂ©e en santĂ© et en vigueur jusqu’à ĂŞtre maintenant l’aĂ®nĂ©e parmi les auteurs des Dominions de sa MajestĂ© 28 » (illustration 6).

Traill inspire encore aujourd’hui le respect par son engagement envers le sol, la lumière, les plantes et les animaux et elle peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme l’une des premières Ă©cologistes 29 . Les lithographies florales d’Agnes FitzGibbon demeurent jusqu’à nos jours une rĂ©fĂ©rence pour l’art de la reprĂ©sentation florale.

ILLUSTRATIONS

fig. 1 Canadian Wild Flowers (front cover), published in 1868.
ill. 1 Canadian Wild Flowers (front cover), published in 1868. (Photo: {http://www.gutenberg.ca/ebooks/traill-wild/traill-wild-00-h-dir/traill-wild-00-h.html}

fig. 2 Catharine Strickland, drawing by Thomas Cheesman (1820s). (Photo: Library and Archives Canada
ill. 2 Catharine Strickland, drawing by Thomas Cheesman (1820s). (Photo: Library and Archives Canada {http://www.collectionscanada.gc.ca/moodie-traill/027013-2000-e.html})


ill. 3 Agnes FitzGibbon (Photo: Library and Archives Canada {http://www.collectionscanada.gc.ca/moodie-traill/027013-3300-e.html})

fig. 4  River Waveney (Bungay), Suffolk, England. (Photo: Ian Brewster, www.ianbrewsterphotography.com).
ill. 4 River Waveney (Bungay), Suffolk, England. (Photo: Ian Brewster, www.ianbrewsterphotography.com).

fig. 5 Sweet Scented Water Lily, Agnes FitzGibbon, illustration flower in Canadian Wild Flowers 2003 (reprint). (Photo: Library and Archives Canada
ill. 5 Sweet Scented Water Lily, Agnes FitzGibbon, illustration flower in Canadian Wild Flowers 2003 (reprint). (Photo: Library and Archives Canada {http://www.lac-bac.gc.ca/moodie-traill/027013-5005.11-f.html})

fig. 6 Catharine Parr Traill (far left), her daughter and two granddaughters, 1899 (taken at Parr Traill’s summer cottage in Stony Lake, Ontario, a few days before her death). (Photo: Traill Family Collection C-067350 Library and Archives Canada
ill. 6 Catharine Parr Traill (far left), her daughter and two granddaughters, 1899 (taken at Parr Traill’s summer cottage in Stony Lake, Ontario, a few days before her death). (Photo: Traill Family Collection C-067350 Library and Archives Canada {http://www.canadiana.org/citm/imagepopups/c067350_e.html})

NOTES

  1. Catharine Parr Traill and Agnes FitzGibbon, Canadian Wild Flowers (Almonte: Algrobe, 2003) p. 71; First edition, Canadian Wild Flowers painted and lithographed by Agnes FitzGibbon, with botanical descriptions by C.P. Traill (Montreal: Lovell, 1868).
  2. Barbara T. Gates and Ann B. Shteir, “Introduction: Charting the Tradition,” eds. Barbara T. Gates and Ann B. Shteir, Natural Eloquence: Women Reinscribe Science (Madison: University of Wisconsin, 1997) p. 4.
  3. Marianne Gosztonyi Ainley, “Science in Canada’s `Backwoods’: Catharine Parr Traill,”Natural Eloquence, 88; Alexander Globe, The Story of Canadian Wild Flowers, 31 Dec 2009 {http://hpcanpub.mcmaster.ca/node/178837}; Charlotte Gray, Sisters in the Wilderness: The Lives of Susanna Moodie and Catharine Parr Traill.(Toronto: Viking, 1999).
  4. Gates and Shteir, p. 5.
  5. Gates and Shteir, p. 6.
  6. Gates and Shteir, p. 13.
  7. Michael A. Peterman, A Visual Biography of Susanna Moodie and Catharine Parr Traill: Sisters in Two Words (Canada: Doubleday Canada, 2007) p. 16.
  8. Adele Crowder and Vivien Taylor, “Mrs. Traill, Mrs. Roy and Miss Boyd: Plant Collectors in Nineteenth Century Upper Canada,” W.D. Jordan Special Collections Occasional Paper No. 1. (Queen’s University Library, Kingston, Ontario) p. 3.
  9. Crowder and Taylor, p. 3.
  10. Peterman, p. 62.
  11. Peterman, p. 12.
  12. Les publications de Traill sont énumérées dans Gates, p. 93 et p. 94; la référence du livre de Moodie se trouve dans Charlotte Gray, “Wild at Heart,” Canadian Geographic 119:6 (Sept.-Oct. 1999): p. 45.
  13. Crowder, p. 3.
  14. Crowder, p. 4.
  15. Gray, p. 45.
  16. Gray, p. 85.
  17. Gray, p. 86.
  18. Parr Traill and FitzGibbon, p. 8.
  19. “Fitzgibbon, Agnes Dunbar Moodie,” Canadian Women Artist History Initiative {http://cwahi.concordia.ca/sources/artists/displayArtist.php?ID_artist=69}.
  20. Peterman, p. 153. Les dessins de compositions de fleurs artistiques et délicates de FitzGibbon ont été une autre fois présentés au public avec neuf illustrations, lors d’un travail fait en collaboration avec sa tante, Catharine, Studies of Plant Life in Canada (1885). Maria Tippet, By A Lady: Celebrating Three Centuries of Art by Canadian Women (Toronto: Viking, 1992) p. 16.
  21. Peterman, p. 151.

  22. Gray, p. 49.
  23. Ainley, p. 88.
  24. Parr Traill, p. 15 et p. 16.
  25. Gray, p. 49.
  26. Peterman, p. 151.
  27. Lorraine McMullen, ed., Re(dis)covering Our Foremothers: Nineteenth Century Canadian Women Writers (Ottawa, London, Paris: University of Ottawa Press, 1990) p. 28.
  28. Peterman, p. 161.
  29. Ainley, p. 89.