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• lundi, juin 14th, 2010

Essai d’étudiant

Emily Kirkman

Cet essai a Ă©tĂ© Ă©crit par un Ă©tudiant Ă  la maĂźtrise Ă  l’interieur du cours musĂ©e pratique du dĂ©partement d’histoire de l’art, de la facultĂ© des beaux-arts de l’UniversitĂ© Concordia. Le cours a Ă©tĂ© enseignĂ© par Dr. Loren Lerner, avec l’aide de Dina Vescio, une diplĂŽmĂ©e de la maĂźtrise du programme.

Kingsmere

En 1903, William Lyon Mackenzie King a visitĂ© les Collines de la Gatineau au QuĂ©bec et il est tombĂ© amoureux de l’endroit. Il y a par la suite achetĂ© des terres et a commencĂ© lentement Ă  amĂ©nager sa propriĂ©tĂ©. En 1913, il a construit une maison de campagne et a achetĂ© d’autres terres afin de prĂ©server sa vie privĂ©e1. Ce lieu s’est appelĂ© Kingsmere. C’est lĂ  que King, premier ministre du Canada de 1921 Ă  1948, (sauf les 5 ans de 1930-1935), a exprimĂ© sa grande apprĂ©ciation de l’architecture du paysage en suivant le modĂšle des domaines anglais qu’il admirait tant.

À Kingsmere il a construit deux maisons, de nombreux chemins, de grands jardins et une collection de ruines (illustration 1). Les ruines Ă©taient le moyen idĂ©al pour King d’exprimer son intĂ©rĂȘt pour l’antiquitĂ©, le romantisme et le pittoresque2. Elles sont Ă©galement reliĂ©es Ă  l’intĂ©rĂȘt de King envers le spiritualisme, ou envers la vie aprĂšs la mort, car les ruines symbolisaient « un rappel de la mortalitĂ© et de la transcendance de la Nature3 ». TrĂšs religieux, King Ă©tait un fervent chrĂ©tien qui s’est intĂ©ressĂ© au spiritualisme aprĂšs la mort de plusieurs membres de sa famille sur une courte pĂ©riode de temps. Il croyait qu’à sa mort il serait rĂ©uni avec ses proches disparus et qu’il lui Ă©tait possible de leur parler lors de sĂ©ances de spiritisme4.

Le jardin anglais

Le jardin de style anglais est devenu populaire en Angleterre au XVIIIe siĂšcle avant de se rĂ©pandre en Europe, oĂč il a succĂ©dĂ© au plan gĂ©omĂ©trique des jardins français. Au paysage d’apparence impeccable, lisse et propre des jardins classiques, le jardin pittoresque cherche Ă  imiter la spontanĂ©itĂ© de la nature et le charme champĂȘtre et imprĂ©vu des arbres, des fleurs, des herbes et des autres formes naturelles. InspirĂ© par les peintures nĂ©o-classiques d’artistes comme Nicolas Poussin et Claude Lorrain, le jardin idĂ©alise la nature et incorpore des lacs, des douces collines et des bosquets d’arbres.

Des ruines pittoresques ont Ă©galement une importance cruciale dans le jardin anglais et font appel Ă  des monuments architecturaux comme des temples classiques ou des cathĂ©drales gothiques. William Kent et Lancelot Brown sont deux concepteurs de jardins britanniques qui prĂȘtaient une grande attention aux paysages allĂ©goriques de Lorrain et de Poussin, en imitant leurs tableaux peints dans la nature.

Mackenzie King s’est rĂ©fugiĂ© Ă  Kingsmere hors du monde politique aprĂšs sa dĂ©faite lors des Ă©lections en juillet 1930. C’est durant cette pĂ©riode que son intĂ©rĂȘt pour le spiritualisme a pris de l’importance, et s’est manifestĂ© dans ce lieu et dans sa vie personnelle. À Kingsmere, il s’occupait de rĂ©novations et de projets paysagers, cherchant Ă  recrĂ©er la campagne anglaise au Canada par une collection de ruines et l’amĂ©nagement paysager. Il a incorporĂ© diffĂ©rents Ă©lĂ©ments dans son jardin : des conceptions plus formelles prĂšs de sa maison et des Ă©lĂ©ments plus informels plus loin sur la propriĂ©tĂ©, de mĂȘme que des forĂȘts et des chemins de bois.

King a dĂ©butĂ© son travail avec la pelouse, affirmant que « l’un des premiers besoins Ă  combler est celui d’une pelouse immense qui permettrait de tenir des fĂȘtes champĂȘtres5 ». Des rochers et des pierres ont Ă©tĂ© retirĂ©s pour que King puisse amĂ©nager un grand espace vert. Il a fait construire sur la pelouse une petite balustrade de pierres qui sĂ©pare le jardin de la terrasse supĂ©rieure de la maison situĂ©e plus bas. À l’entrĂ©e de la balustrade, il a placĂ© un large espace carrĂ© de fleurs tout en concevant en mĂȘme temps un jardin cachĂ© dans les bois (illustration 2). Le jardin secret avait un petit Ă©tang aux nymphĂ©as et un jardin de roches de mĂȘme qu’un jardin de fleurs traditionnel. King s’est assurĂ© que rien ne soit nĂ©gligĂ© dans la conception de ses jardins, incluant l’organisation de la couleur des fleurs. Ses jardins Ă©taient composĂ©s pour crĂ©er l’illusion d’une aquarelle. Le groupement de couleurs vives Ă©voque Ă©galement l’influence des vitraux, ce qui donne aux jardins une aura spirituelle.

Aux XIXe et XXe siĂšcles, plusieurs chefs religieux ont fait des allusions au cycle de croissance d’un jardin, en le comparant au cycle de la vie6. Le jardin reflĂšte nos propres vies, c’est pourquoi l’ĂȘtre humain s’y sent plus prĂšs de Dieu. Mackenzie King connaissait ce lien entre Dieu et la nature et il croyait qu’en apprĂ©ciant les fleurs il participait au miracle de la vie tout en reconnaissant le pouvoir de Dieu. La spiritualitĂ© offrait Ă  King des rĂ©ponses et un rĂ©confort qu’il ne pouvait trouver ailleurs.

Dans ses jardins, il prĂȘtait une attention particuliĂšre aux plantes et aux fleurs qui lui Ă©taient importantes, que ce soit parce qu’elles lui avaient Ă©tĂ© donnĂ©es ou parce qu’elles Ă©voquaient des souvenirs dans sa vie. Il croyait que le lien spirituel qui le liait Ă  ses plantes et ses fleurs octroyait Ă  son jardin une dimension divine et non seulement mondaine. Une fleur, un cyclamen blanc donnĂ© Ă  King par sa mĂšre, a perdu sa derniĂšre pĂ©tale peu aprĂšs la mort de celle-ci. L’annĂ©e suivante, le cyclamen a fleuri de nouveau, ce qui a incitĂ© King Ă  noter dans son journal : « Je lui parle comme si elle Ă©tait l’esprit de ma mĂšre qui pouvait me rĂ©pondre, une fleur si pure et blanche et merveilleuse7 ». En plus du cyclamen, King a créé un « jardin du souvenir » oĂč il a fait pousser les plantes et les fleurs qui avaient pour lui une signification particuliĂšre. On retrouvait dans ce jardin un choix de plantes et de fleurs de l’Écosse, le « pays de ses ancĂȘtres8 ». King a trouvĂ© l’inspiration dans son jardin et dans sa croyance que la nature lui permettait d’établir un lien et de parler Ă  ses ancĂȘtres et Ă  sa famille.

Les ruines spirituelles

Il n’y avait pas que les jardins qui soulignaient la qualitĂ© spirituelle et pittoresque des propriĂ©tĂ©s de Mackenzie King, mais Ă©galement sa collection de ruines qu’il a disposĂ©e sur ses terres (illustration 3). SituĂ©e au sommet d’une colline Ă  Kingsmere, sa collection de ruines a dĂ©butĂ© avec une baie vitrĂ©e provenant d’une propriĂ©tĂ© dĂ©truite Ă  Ottawa. En plus de cette fenĂȘtre, King avait d’abord l’intention de construire une structure inspirĂ©e par le Hall de Westminster en Angleterre et le ParthĂ©non d’AthĂšnes. Il a abandonnĂ© ce plan pour des raisons financiĂšres et a fait construire une plus petite structure composĂ©e de pierres retirĂ©es du vieil Ă©difice du Parlement Ă  Ottawa et des Ă©difices dĂ©truits Ă  Londres lors des bombardements aĂ©riens. Il a plantĂ© des vignobles le long des murs de cette structure pour accroĂźtre l’impression de dĂ©vastation dans ce nouveau paysage pittoresque.

Lorsqu’il a terminĂ© ces travaux, King a cru recevoir un signe religieux Ă  l’effet que ses ruines avaient fait de la colline un terrain sacrĂ©. C’est ce signe qui a convaincu King d’appeler ses ruines « l’Abbaye ». Il a choisi ce nom d’aprĂšs des images de l’Abbaye Melrose et l’Abbaye Tintern, deux ruines cĂ©lĂšbres de l’Angleterre dont les images lui avaient Ă©tĂ© remises par son pĂšre. En nommant sa collection « l’Abbaye », il consacrait cet espace comme une chapelle, un endroit d’éveil spirituel et de dĂ©votion9.

Le site de l’Abbaye constitue la plus importante construction de ruines sur la propriĂ©tĂ© et possĂšde une grande signification symbolique pour King (illustration 4). Les ruines sont devenues son lieu de culte et une manifestation matĂ©rielle de sa nature spirituelle. Le lien entre ce lieu et la vie aprĂšs la mort est encore mis en Ă©vidence lorsque King y enterre ses chiens bien-aimĂ©s aprĂšs des funĂ©railles en rĂšgle qui incluaient des hymnes et des priĂšres (illustration 5). Le jardinier plantait des fleurs sur le site chaque annĂ©e. King a mĂȘme songĂ© Ă  choisir son jardin comme son propre lieu de sĂ©pulture. Il note dans son journal qu’il pourrait y avoir une simple tombe Ă  l’intĂ©rieur des ruines, agrĂ©mentĂ©e « d’un peu de symbolisme »10. Il aurait ainsi combinĂ© sa religion avec son jardin.

Bien que Kingsmere n’affiche pas la splendeur d’une grande propriĂ©tĂ© anglaise, elle saisit la spiritualitĂ© personnelle de King, son dĂ©sir d’établir des liens avec ses chers disparus et son besoin de relier sa maison canadienne Ă  ses origines europĂ©ennes. La source de la spiritualitĂ© de King rĂ©sidait dans sa passion pour l’architecture et l’amĂ©nagement paysager. Il Ă©crit dans son journal : « Ma nature et ma raison se rĂ©voltent contre le ‘spiritualisme’ et ce qui lui est reliĂ©, mais non contre l’esprit, la croyance dans des conseils spirituels qui nous vient de l’intuition11 ». Son intuition l’a conduit Ă  construire ses ruines et son jardin. Dans sa vie, King interprĂ©tait souvent les choses qui l’entouraient comme Ă©tant des signes, des commentaires qui lui venaient du monde spirituel et qui le guidaient dans ses dĂ©cisions. Ces signes ont influencĂ© la construction de chaque Ă©lĂ©ment de sa propriĂ©tĂ©, qui est devenue l’expression de son intĂ©rĂȘt pour la nature et de sa prĂ©occupation de la vie aprĂšs la mort.

ILLUSTRATIONS


ill. 1 Moorside, Aug. 1950, photograph, 193 x 245 mm, Library and Archives Canada. (Photo: 1964-087 NPC {http://collectionscanada.gc.ca/ourl/res.php?url_ver=Z39.88-2004&url_tim=2010-01-04T15%3A39%3A04Z&url_ctx_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Actx&rft_dat=3322072&rfr_id=info%3Asid%2Fcollectionscanada.gc.ca%3Apam})

ill. 2 Hidden garden at Moorside, ca. 1930, photograph, Library and Archives Canada. (Photo: 1964-087 NPC {http://collectionscanada.gc.ca/ourl/res.php?url_ver=Z39.88-2004&url_tim=2010-01-04T15%3A39%3A46Z&url_ctx_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Actx&rft_dat=3322018&rfr_id=info%3Asid%2Fcollectionscanada.gc.ca%3Apam})

ill. 3 Abbey Ruins, estate of the late Rt. Hon. W.L. Mackenzie King, Aug. 1950, photograph, Library and Archives Canada. (Photo: 1971-271 NPC {http://collectionscanada.gc.ca/ourl/res.php?url_ver=Z39.88-2004&url_tim=2010-01-04T15%3A40%3A15Z&url_ctx_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Actx&rft_dat=3322071&rfr_id=info%3Asid%2Fcollectionscanada.gc.ca%3Apam})

ill. 4 Abbey Ruins at Kingsmere, ca. 1935-1940, photograph, 104 x 104 mm, Library and Archives Canada. (Photo: 1964-087 NPC {http://collectionscanada.gc.ca/ourl/res.php?url_ver=Z39.88-2004&url_tim=2010-01-04T15%3A40%3A39Z&url_ctx_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Actx&rft_dat=3321998&rfr_id=info%3Asid%2Fcollectionscanada.gc.ca%3Apam})

ill. 5 W.L. Mackenzie King with dog “Pat” in Moorside garden, ca. 1925-1940, photograph, 75 x 120 mm, Library and Archives Canada. (Photo: 1964-087 NPC
{http://collectionscanada.gc.ca/ourl/res.php?url_ver=Z39.88-2004&url_tim=2010-01-04T15%3A41%3A20Z&url_ctx_fmt=info%3Aofi%2Ffmt%3Akev%3Amtx%3Actx&rft_dat=3192217&rfr_id=info%3Asid%2Fcollectionscanada.gc.ca%3Apam})

NOTES

  1. David L.A. Gordon, “William Lyon Mackenzie King, planning advocate,” Planning Perspectives 17.2 (2002) 98.
  2. Edwinna von Baeyer, Garden of Dreams: Kingsmere and Mackenzie King (Toronto: Dundern, 1990), 156.
  3. Von Baeyer, 160.
  4. Pour obtenir plus de renseignements sur King et le spiritualisme, consulter : {http://www.collectionscanada.gc.ca/king/023011-1070.08-e.html}.
  5. Von Baeyer, 225.
  6. Von Baeyer, 124.
  7. William Lyon Mackenzie King, The Diaries of William Lyon Mackenzie King, 13 Feb. 1918 {http://www.collectionscanada.gc.ca/databases/king/index-e.html}.
  8. Von Baeyer, 125.
  9. Von Baeyer, 165.
  10. King, 29 août 1936.
  11. King, 30 octobre 1925.