Essai d’étudiant
Jennifer Patterson
Cet essai a été écrit par un étudiant à la maîtrise à l’interieur du cours musée pratique du département d’histoire de l’art, de la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia. Le cours a été enseigné par Dr. Loren Lerner, avec l’aide de Dina Vescio, une diplômée de la maîtrise du programme.
Caricature et politique
Au cours d’un 17 avril pluvieux sur la Colline du Parlement à Ottawa en 1982, la reine Elizabeth II a signé la proclamation permettant au Canada de modifier sa Constitution et accordant au pays l’indépendance politique de l’Angleterre. Après la victoire du « non » au référendum du 20 mai 1980 organisé par le gouvernement du Québec sur le projet de souveraineté-association, le premier ministre canadien Pierre Elliot Trudeau (1919-2000) a lancé une nouvelle tentative de rapatriement de la Constitution, provoquant de longues négociations avec les premiers ministres provinciaux1.
Malgré la résistance initiale des provinces, le gouvernement fédéral a trouvé une entente avec toutes les provinces (sauf une) en novembre 1981. Le premier ministre québécois René Lévesque (1922-1987) était le seul à s’opposer au projet. Il refusait de soutenir la nouvelle constitution au prétexte qu’elle ne protégeait pas les droits et les intérêts des Canadiens français. Dans ses mémoires, René Lévesque raconte comment il a été trahi lors du fameux épisode de la « Nuit des longs couteaux ». Il écrit notamment : « J’ai été poignardé dans le dos pendant la nuit par des marchands de tapis2. »
Les négociations relatives au rapatriement de la constitution canadienne ont fait l’objet d’une large couverture médiatique à l’automne 1981, en particulier sous la forme de dessins satiriques publiés dans la plupart des journaux canadiens. Par exemple, dans Rapatriement de la constitution : Trudeau, Chrétien et Lévesque au lit, le caricaturiste Serge Chapleau propose une tout autre vision du fameux épisode de la « Nuit des longs couteaux », au cours de laquelle une entente avait été conclue entre le gouvernement du Canada et neuf gouvernements provinciaux, mais sans la participation du Québec3. La scène réunit le ministre responsable du dossier constitutionnel, Jean Chrétien, entouré du premier ministre canadien, Pierre Elliott Trudeau, qui tient un document intitulé « Rapatriement », et du premier ministre du Québec, René Lévesque. Celui-ci semble particulièrement affligé par la situation (fig. 1). Chapleau fait écho au vieil adage « Politics makes strange bedfellows » (la politique crée de drôles de couples)4. En quelques coups de crayon, l’auteur offre une explication claire et simple de cet événement complexe, même pour les lecteurs qui ne comprennent rien à la politique. Ainsi, les citoyens ordinaires qui n’ont ni le temps ni les connaissances requises pour suivre les machinations politiques, ont trouvé une source fiable pour interpréter les actions du gouvernement – les caricaturistes politiques et leurs dessins5.
Caricaturistes canadiens : une espèce particulière
Une caricature est un dessin professionnel, gĂ©nĂ©ralement de nature humoristique et politique, qui paraĂ®t en première page d’un quotidien6. Pour qu’un dessin soit rĂ©ussi, son message doit ĂŞtre Ă©vident. Tout l’art du dessinateur consiste Ă faire en sorte que le lecteur reconnaisse tout de suite le personnage, le cadre et le cĂ´tĂ© absurde du dessin7.
Selon le spécialiste de la caricature politique Charles Press, si les dessins politiques connaissent un tel succès dans les démocraties capitalistes comme le Canada, c’est en raison de leur rôle auto-attribué de moyen d’expression critique de l’action du gouvernement. Lors du rapatriement de la Constitution, le grand public désapprouvait la décision de Trudeau et le rôle joué par les autres acteurs politiques. Press affirme que les dessins sont « particulièrement utiles lorsque la situation est mauvaise, sans qu’on sache expliquer pourquoi … il faut espérer que la combinaison de leurs efforts pour nous informer contribuera à garantir l’intégrité des politiciens et le caractère raisonnable de leur politique8. »
Dans un dessin politique traitant de la polĂ©mique autour du rapatriement de la Constitution, Aislin (Terry Mosher), le cĂ©lèbre dessinateur du journal The Montreal Gazette, a créé Pierre Trudeau rapatrie la Constitution (1982) (fig. 2). Un clin d’oeil Ă une innovation technologique rĂ©cente, le « bras canadien » utilisĂ© par les navettes spatiales amĂ©ricaines sert Ă illustrer l’action de l’ancien premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, qui rapatrie la Constitution de Londres. La plupart des dessins de Aislin sont si Ă©troitement identifiĂ©s aux Ă©vĂ©nements politiques qu’ils commĂ©morent que les Canadiens se souviennent autant des incidents que des dessins9. Dans Allumez les briquettes (6 septembre 1980), Aislin illustre la dĂ©termination de Trudeau Ă rapatrier coĂ»te que coĂ»te la Constitution canadienne (fig. 3). Selon Aislin, « il s’Ă©tait mis en tĂŞte d’obtenir l’appui des dix premiers ministres canadiens. J’ai donc dessinĂ© les premiers ministres des provinces comme s’ils Ă©taient les dix orteils de Trudeau, prĂŞts Ă entreprendre la marche vers le processus du rapatriement10. »
Dans un autre dessin du 17 fĂ©vrier 1981, Tom Innes, du Calgary Herald, reprĂ©sente Trudeau en castor aux yeux plus gros que le ventre rongeant un arbre jusqu’à ce que celui-ci lui tombe dessus (fig. 4). Sur la lĂ©gende, on peut lire : « Une lĂ©gère erreur de calcul dans la direction du vent. » Les dessinateurs politiques sont particulièrement habiles dans l’art d’appliquer des mĂ©taphores inattendues aux actions politiques et de souligner leurs consĂ©quences humoristiques, qui sont autant d’élĂ©ments importants dans l’humour et le succès populaire de leurs dessins11.
Une brève histoire des caricatures politiques au Canada
Les caricatures politiques sont une tradition de longue date dans la presse canadienne. L’histoire de l’art comique et de l’humour graphique au Canada coïncide avec l’essor des journaux et de l’édition. La survie des journaux coloniaux durant la Première période de la presse (1752-1807) dépendait du mécénat du gouvernement12. La Seconde période de la presse (1897-1858) a été marquée par l’avènement des éditeurs indépendants qui utilisaient leurs propres presses et dont les recettes provenant de la diffusion et de la publicité ont remplacé le mécénat du gouvernement13. Les premiers dessins ont commencé à être publiés dans leurs pages, en particulier des caricatures politiques qui reflétaient leur indépendance et étaient étroitement liés aux partis politiques14. Les politiciens ont bientôt commencé à prendre conscience de la force de l’art politique; les caricatures étaient aussi une forme de communication essentielle avec les segments de l’électorat les plus récents et les moins lettrés15.
L’art de la caricature politique tel que nous le connaissons aujourd’hui remonte aux annĂ©es 1870, quand John W. Bengough (1851-1923) commença Ă publier Grip, un magazine satirique16. Le premier ministre canadien de l’époque, Sir John A. Macdonald, fervent fĂ©dĂ©raliste, Ă©tait l’une des cibles favorites de Bengough. Comme on le voit dans bon nombre de ses dessins, mĂŞme dans les premières annĂ©es de la ConfĂ©dĂ©ration, les provinces ne cessaient de se chamailler et le QuĂ©bec Ă©tait souvent intransigeant, une situation semblable Ă celle qu’a connu Trudeau dans les annĂ©es 1980. Un siècle plus tĂ´t, dans les annĂ©es 1980, le QuĂ©bec reprochait dĂ©jĂ au gouvernement fĂ©dĂ©ral d’empiĂ©ter sur les droits provinciaux. Dans le dessin intitulĂ© Dominion Day, les provinces sont reprĂ©sentĂ©es par des jeunes filles qui disent Ă Macdonald : « Pas d’ingĂ©rence fĂ©dĂ©rale dans les affaires provinciales. » Quant Ă Mademoiselle QuĂ©bec, elle s’écrie : « Occupez-vous de vos affaires fĂ©dĂ©rales et laissez-nous gĂ©rer nos affaires locales Ă notre guise. » (fig. 5)17.
Jean-Baptiste CĂ´tĂ© a la triste distinction d’ĂŞtre le premier et le seul caricaturiste canadien Ă avoir Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© et jetĂ© en prison Ă cause de son art. Après une formation en architecture, CĂ´tĂ© choisit de poursuivre une carrière de sculpteur sur bois. Dans les annĂ©es 1860, il commence Ă collaborer avec un certain nombre de publications littĂ©raires comme graveur et caricaturiste. Il travaille pour le premier journal humoristique au QuĂ©bec, La Scie, qui paraĂ®t pour la première fois en 1863. Il devient une lĂ©gende de la caricature politique. Ses gravures sur bois très simples illustrent parfaitement la devise du journal, « le rire fustige l’abus »18. Il s’attaque Ă l’Ă©lite politique et Ă la fonction publique avec tant d’ardeur que, en 1868, après avoir reprĂ©sentĂ© un fonctionnaire « au travail », il est arrĂŞtĂ© et jetĂ© en prison (fig. 6)19.
Les mondes imaginaires reprĂ©sentĂ©s dans les caricatures politiques obĂ©issent aux principes de la comĂ©die pour prĂ©senter aux lecteurs un point de vue de la vie quotidienne. Les dessins permettent au public de classer, d’organiser et d’interprĂ©ter les Ă©vĂ©nements et leur expĂ©rience en leur donnant une signification20. Les artistes doivent produire des caricatures assez rĂ©gulièrement sur un sujet d’actualitĂ©, car dès qu’un dessin paraĂ®t, il est dĂ©jĂ obsolète21. Les caricaturistes s’inspirent de sujets d’actualitĂ© qui sont dĂ©jĂ largement couverts par les principaux mĂ©dias, comme le rapatriement de la Constitution canadienne. Le caricaturiste fait partie du processus qui relie le grand public et les Ă©lites politiques – « une espèce de bouillonnement qui engendre ce que les sondeurs appellent l’opinion publique22. »
Illustrations

ill. 1 Serge Chapleau, Repatriation of the Constitution: Trudeau, Chrétien and Lévesque in Bed, 2001, graphite on paper, 43.3 x 35.7 cm. (Photo: M2002.131.109 McCord Museum {http://www.mccord-museum.qc.ca/scripts/imagedownload.php?accessNumber=M2002.131.109&Lang=1&imageID=229095})

ill. 2 Aislin (Terry Mosher), Pierre Trudeau Repatriating the Constitution, 1982, felt pen and ink on paper, 30.3 x 35.7 cm. (Photo: M983.277.81 McCord Museum {http://www.mccord-museum.qc.ca/scripts/imagedownload.php?accessNumber=M983.227.81&Lang=1&
imageID=225258})

ill. 3 Aislin (Terry Mosher), Heat up the Coals!, 1980, ink, felt pen on cardboard, 28.2 x 35.5 cm. (Photo: M987.244.170 McCord Museum {http://www.mccord-museum.qc.ca/scripts/ imagedownload.php?accessNumber=M987.244.170&Lang=1&imageID=225920})
ill. 4 Tom Innes, A Slight Miscalculation in the Direction the Wind was Blowing, 1981, Glenbow Museum,Calgary. (Photo: Collection of Glenbow Museum, M-8000-769 {http://ww2.glenbow.org/search/archivesPhotosResults.aspx?XC=/search/archivesPhotosResults.aspx&TN=IMAGEBAN&AC=QBE_QUERY&RF=WebResults&DL=0&RL=0&NP=255&MF=WPEngMsg.ini&MR=10&QB0=AND&QF0=File+number&QI0=M-8000-769&DF=WebResultsDetails})

ill. 5 John William Bengough, Dominion Day, Grip13:6 (28 June 1879); reprint, John Wilson Bengough, A Caricature History of Canadian Politics, Toronto: The Grip Printing and Publishing Co., 1886, vol. II, 67. (Photo: copy negative C-078761 Library and Archives Canada {http://collectionscanada.gc.ca/pam_archives/index.php?fuseaction=genitem.displayEcopies&lang=eng&rec_nbr=2944941&rec_nbr_list=2944941,2957092,97903&title=Dominion+Day.+&ecopy=c078761&back_url=%28http://www.collectionscanada.gc.ca/lac-bac/result/all-tout.php?module=all&Language=eng&FormName=Fed+Simple+Search&SourceQuery=&ResultCount=5&PageNum=1&MaxDocs=-1&SortSpec=score+desc&Language=eng&SearchIn_1=&Operator_1=AND&SearchIn_2=&SearchInText_2=&Operator_2=AND&SearchIn_3=&SearchInText_3=&Sources_1=amicus&Sources_2=mikan&Sources_3=genapp&Sources_4=web&soundex=on&cainInd=&SearchInText_1=Bengough+Dominion+Day%29})

ill. 6 Jean-Baptiste Côté, Effet de la Confédération, ca. 1860. (Photo: Library and Archives Canada, {http://www.collectionscanada.gc.ca/obj/023001/f1/nlc009753-v6.jpg})
Notes
- « Sans rature ni censure? Caricatures éditoriales du Québec, 1950-2000 », Musée McCord (2009) 13 Nov. 2009 {http://www.mccord-museum.qc.ca/caricatures/ page.php?Lang=1&file=156.xml}.
- « Charting the Future: Canada’s New Constitution », CBC Digital Archives (2 Mar. 2004) 13 Nov. 2009 {http://archives.cbc.ca/politics/constitution/topics/1092}.
- « Sans rature ni censure? »
- « Sans rature ni censure? »
- Charles Press, The Political Cartoon (New Jersey: Associated University Presses, 1981) 50.
- Raymond Morris, Behind the Jester’s Mask: Canadian Editorial Cartoons about Dominant and Minority Groups 1960-1979 (Toronto: University of Toronto Press, 1989) 3.
- Morris, 4.
- Press, 51.
- Peter Desbarats et Terry Mosher, The Hecklers: A History of Canadian Political Cartooning and a Cartoonists’ History of Canada (Toronto: McClelland and Stewart, 1979) 190.
- Terry Mosher, Jean-Herman Guay et Bruno Lemieux, « D’humour et d’humeur : anthologie de caricatures par Aislin », UniversitĂ© de Sherbrooke, Collège de Sherbrooke (2005) 9 Oct. 2009 {http://www.mccord-museum.qc.ca}.
- Raymond Morris, The Carnivalization of Politics: Québec Cartoons on Relations with Canada, England and France 1960-1979 (Montreal: McGill-Queen’s University Press, 1995) 5.
- Craig Layng, « Dessin humoristique et bande dessinée », L’Encyclopédie canadienne, Fondation Historica du Canada (2009) 9 Oct. 2009 {http://www.thecanadianencyclopedia.com/}.
- Layng.
- Morris, Behind the Jester’s Mask, 19.
- Michael P. McCarthy, “Political Cartoons in the History Classroom,” The History Teacher 11.1 (1977) 29-30.
- Alan Hustak et Don Monet, « Caricature politique », L’Encyclopédie canadienne, Fondation Historica du Canada (2009) 9 Oct. 2009 {http://www.thecanadianencyclopedia.com/}.
- J.W. Bengough, A Caricature History of Canadian Politics: Events from the Union of 1841, as Illustrated by Cartoons from “Grip,” and Various Other Sources (Toronto: Grip Print and Pub. Co., 1886) 67.
- Hustak and Monet.
- Hustak and Monet.
- Josh Greenberg, “Framing and Temporality in Politics Cartoons: A Critical Analysis of Visual News Discourse,” Canadian Review of Sociology and Anthropology 39.2 (2002) 181-198.
- Hustak and Monet.
- Press, 11.






