Essai d’étudiant
Sarah Wilkinson
Cet essai a été écrit par un étudiant à la maîtrise à l’interieur du cours musée pratique du département d’histoire de l’art, de la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia. Le cours a été enseigné par Dr. Loren Lerner, avec l’aide de Dina Vescio, une diplômée de la maîtrise du programme.
Les tatouages des quatre rois
Ceux qu’on appelle les « Quatre rois » cherchaient à renforcer une alliance avec l’Angleterre et à obtenir une aide militaire contre les Français. Dès leur arrivée en Angleterre, ils plurent tant à la reine Anne qu’elle commanda leur portrait. Ces œuvres sont aujourd’hui les plus anciens portraits en pied d’Autochtones nord-américains peints de leur vivant, et sont considérées comme des symboles inestimables de l’histoire sociale et politique du Canada. Elles intéressent également les acteurs de l’industrie et de l’étude de la culture du tatouage, notamment parce qu’on a jugé que ces tatouages constituent une réplique fidèle de ceux qu’on retrouvait sur le visage et le corps d’un Iroquois ou d’un Mohican1. Trois des quatre personnages sont tatoués. Ho Nee Yeath Taw No Row (baptisé John) porte des tatouages au visage et à la naissance du cuir chevelu (fig. 1). Etow Oh Koam (baptisé Nicholas) a aussi le visage tatoué avec ce qui semble être des motifs d’oiseau au côté gauche (fig. 2). Finalement, Sa Ga Yeath Pieth Tow (baptisé Brant) est le plus tatoué des trois personnages, avec des tatouages au visage et au torse (fig. 3). Ces tatouages diffèrent quelque peu de ceux que portent les autres chefs, en ce sens qu’ils semblent plus géométriques et linéaires.
La culture du tatouage chez les Iroquois et les Mohicans
Les procédés de tatouage qu’utilisaient les Iroquois et les Mohicans et ceux qu’on utilise aujourd’hui présentent plusieurs différences. Chez ces tribus, on dessinait d’abord le motif sur la peau avant de la piquer avec des aiguilles ou des os fins2 jusqu’à ce qu’elle saigne. On frottait ensuite la plaie avec des pigments provenant de charbon en poudre et de cinabre rouge3, de sorte que la cicatrice devenait le motif du tatouage.
Si les tatouages des femmes iroquoises Ă©taient principalement associĂ©s Ă des procĂ©dĂ©s mĂ©dicaux, ceux des hommes servaient Ă tĂ©moigner de leurs exploits militaires4. De plus, dans ces nations, on tatouait des totems familiaux sur le visage et le corps pour signifier le rang et l’appartenance Ă une famille5. Comme le tatouage d’un individu servait Ă tĂ©moigner de ses accomplissements, le vĂ©cu unique de chacun Ă©tait reprĂ©sentĂ© par un tatouage distinct adaptĂ© Ă son passĂ©. Ces tatouages Ă©taient composĂ©s de motifs gĂ©omĂ©triques et Ă double courbe, comme on peut les observer sur le portrait de Brant (fig. 4)6 et on les portait gĂ©nĂ©ralement sur le visage et d’autres parties du corps comme le cou et les cuisses. La nature unique des motifs associĂ©s Ă un individu rend les tatouages de Nicholas, John et Brant difficiles Ă interprĂ©ter sur leurs portraits.
Les artistes tatoueurs considèrent que les tatouages des quatre « rois » ont été reproduits avec exactitude sur leur portrait. Pourtant, et bien que l’on puisse supposer que l’artiste John Verelst a peint les visages des chefs à partir de modèles vivants, il est possible que leur corps et le décor aient été ajoutés plus tard par des assistants du peintre7. On doit aussi considérer, comme l’ont fait remarquer des membres de la communauté mohawk, que l’on est à une période de l’histoire où les Européens étaient attirés par l’érotisation de l’« autre »8. Si Verelst a effectivement peint les tatouages, il est possible bien sûr que sa perspective ait influencé ses toiles, mais aussi qu’une erreur se soit produite dans la représentation des tatouages du torse de Sa Ga Yeath Pieth Tow, seul personnage tatoué non seulement sur le visage, mais aussi sur le reste du corps.
L’histoire du tatouage chez les Premières Nations
Historiquement, autant les femmes que les hommes Ă©taient tatouĂ©s dans les cultures cries de l’Ouest, qui comprennent les MoskĂ©gons, les Cris-des-bois de l’Ouest, les Chemawawins et les MoskĂ©gons de l’Ouest et les Bois Fort9. Il Ă©tait courant pour les femmes d’avoir trois lignes verticales tatouĂ©es sur leur menton et tracĂ©es dans la peau avec une aiguille charbonnĂ©e10. Quant aux hommes, ils portaient des tatouages sur leur visage et leurs mains ainsi qu’occasionnellement sur le reste du corps. Les nations cries avaient une technique de tatouage qui, quoique similaire Ă celle des Iroquois, Ă©tait quelque peu diffĂ©rente. On perçait la peau avec des aiguilles montĂ©es sur un cadre en bois plutĂ´t qu’avec une aiguille ou un os fin avant de frotter la plaie avec du charbon11. Les Ojibwas du Sud-est qui habitaient les environs de l’île Manitoulin, de la baie Georgienne et du lac Huron avaient aussi leurs propres modes de tatouage. Les femmes portaient des tatouages sur le visage et le menton et les hommes sur tout le corps12. Ainsi, les parties du corps qu’on choisissait pour les tatouages et les techniques variaient selon la nation et la rĂ©gion. Chez les Premières Nations, la culture du tatouage Ă©tait chargĂ©e de significations rituelles et symboliques et pratiquĂ©e autant par les hommes que par les femmes.
La culture du tatouage tribal contemporain
Le tatouage faisait partie intégrante de la culture des « Quatre rois » à leur époque. Dans les sociétés contemporaines, on compte cependant de nombreuses raisons pour choisir de porter un tatouage, autant chez les peuples autochtones que chez les autres. Dans les années 90, un mouvement appelé « Renaissance Tattoo » a balayé la nation. Il s’en est suivi une augmentation du nombre de tatoueurs et d’une attirance vers les tatouages de style tribal13, aussi appelés black-work, qui sont encore les tatouages les plus populaires actuellement. On a relevé la possibilité que ce type de fascination soit une autre forme d’appropriation culturelle de « l’autre » par la société occidentale14.
Chez les Premières Nations, les tatouages d’aujourd’hui ne sont pas inspirés par la fascination, mais par la valeur sacrée et spirituelle associée à cette pratique15. L’art de tatouer est encore pratiqué, quoique différemment, chez les cultures iroquoises contemporaines. Après le XVIIIe siècle et en raison des règlements adoptés en vertu de la Loi sur les Indiens, la pratique du tatouage a commencé à s’éteindre dans les cultures autochtones16. On peut aussi postuler que les débuts de la traite des tissus et l’arrivée de vêtements luxueux couvrant une grande partie du corps ont engendré ce déclin17. La communauté iroquoise convient généralement que les motifs de leurs tatouages, tout comme d’autres éléments culturels, ont été transmis de génération en génération avec la peau comme point de référence principal18. On pratique désormais peu l’art de tatouer le visage. Les chefs portent encore des tatouages, mais ils sont moins proéminents19.
La culture occidentale contemporaine du tatouage est souvent définie comme une façon de contester ou de rejeter les normes sociales. Quoique les sociétés occidentales soient de plus en plus tolérantes à l’égard de ceux qui portent des tatouages, ces gens courent encore le risque d’être considérés inférieurs d’un point de vue moral et social 20. On peut y voir un héritage de l’attitude des colonialistes, pour qui les tatouages étaient des manifestations sexuelles et barbares21, une attitude qui s’est traduite par le déclin de la pratique du tatouage chez les Premières Nations, notamment chez les Haïdas, les Iroquois, les Ojibwas et les Crows22.
Certains métis cherchent à honorer leurs origines autochtones à travers leurs tatouages, tandis que d’autres qui n’ont pas ces racines se servent de cet art pour rendre hommage à la culture des Premières Nations en général23. Les communautés des Premières Nations se questionnent beaucoup sur le sujet, car il est difficile, dans ce cas, de savoir quel est le tatouage approprié24. L’idée d’authenticité peut devenir problématique parce que la perception et les informations qui circulent dans les communautés non indigènes sont manquantes ou incomplètes25.
Certaines recherches ont été menées relativement aux pratiques de tatouage chez les Haïdas, mais dans le cas de beaucoup d’autres communautés des Premières Nations il existe peu d’études fiables publiées26. C’est peut-être le résultat des croyances coloniales chrétiennes selon lesquelles ces pratiques considérées païennes et barbares devaient être abolies pour pouvoir assimiler les peuples indigènes. Cette image de Tim Phelps présente un exemple contemporain d’un chef autochtone avec sa coiffure (fig. 5). Le manque d’informations sur les pratiques et les significations symboliques associées aux nombreuses sociétés indigènes ajoute à l’importance des tatouages faciaux des chefs Ho Nee Yeath Taw No Row, Etow Oh Koam et Sa Ga Yeath Pieth Tow de la série de peintures des Quatre rois indiens.
Figures

ill. 1 John Verelst (detail of Sa Ga Yeath Qua Pieth Tow, King of the Maquas), ca. 1710, oil on canvas, 91.5 x 64.5 cm, Library and Archives Canada. (Photo: C-092421 Library and Archives Canada {http://www.collectionscanada.gc.ca/virtual-vault/4-kings/026021-119.01-e.php?metadata_id_nbr=73&PHPSESSID=ahcboo1aaik0iotbsup59rao47})

ill. 2 John Verelst, (detail of Ho Nee Yeath Taw No Row, (baptized John) King of Generethgarich, ca. 1710, oil on canvas, 91.5 x 64.5 cm, Library and Archives Canada. (Photo: C-092417 Library and Archives Canada { http://www.collectionscanada.gc.ca/virtual-vault/4-kings/026021-119.01-e.php?metadata_id_nbr=75&PHPSESSID=ahcboo1aaik0iotbsup59rao47 })

ill. 3 John Verelst (detail of Etow Oh Koam, (baptized Nicholas), King of the River Nation, ca. 1710, oil on canvas, 91.5 x 64.5 cm, Library and Archives Canada. (Photo: C-092421 Library and Archives Canada {http://www.collectionscanada.gc.ca/virtual-vault/4-kings/026021-119.01-e.php?metadata_id_nbr=76&PHPSESSID=ahcboo1aaik0iotbsup59rao47}

ill. 4 John Verelst (detail of Brant’s Tattoos: Sa Ga Yeath Qua Pieth Tow, (baptized Brant) King of the Maquas, ca. 1710, oil on canvas, 91.5 x 64.5 cm, Library and Archives Canada. (Photo: C-092419 Library and Archives Canada {http://www.collectionscanada.gc.ca/virtual-vault/4-kings/026021-119.01-e.php?metadata_id_nbr=73&PHPSESSID=ahcboo1aaik0iotbsup59rao47})

ill. 5 Tim Phelps, Indian-Chief-with Headdress (Chief known as “Scared of Eagle”) in Karen Hudson, Tattoos by Featured Artist Tim Phleps – Age of Reason Custom Tattoos. (Photo: About.com Guide {http://tattoo.about.com/od/featuredartists/ig/Tim-Phelps-Tattoo-Gallery/Indian-Chief-with-Headdress.htm})
Notes
- Lars Krutak, « America’s Tattooed Indian Kings », The Vanishing Tattoo (2005) 12 octobre 2009 {http://www.vanishingtattoo.com/tattooed_indian_kings.htm}.
- lbid.
- lbid.
- lbid.
- Catherine Mattes, « Tattooing among the First Nations of Turtle Island », Cyberpowwow, (1997), 12 octobre 2009 {http://www.cyberpowwow.net/nation2nation/tattoin.htm}.
- Josephine Paterek, The Encyclopaedia of American Indian Costume, New York, Norton, 1996, p. 57.
- Alden T. Vaughan, Transatlantic encounters: American Indians in Britain, 1500-1776, New York, Cambridge University Press, 2006, p. 96.
- Wahsontiio Cross (membre la nation mohawk), correspondance par voie électronique avec Sarah Wilkinson, 15 novembre 2009.
- Paterek, op. cit., p. 376.
- Paterek, op. cit., p. 378.
- Paterek, op. cit., p. 378.
- Paterek, op. cit., p. 63.
- Mattes, op. cit.
- Victoria Pitts, In the Flesh: The Cultural Politics of Body Modification, New York, Palgrave Macmillan, 2003, p. 3.
- lbid., p. 119.
- Janet C. Berlo & Ruth B. Phillips, Native and North American Art, New York, Oxford University Press, 1998, p. 148.
- lbid., p. 94.
- Cross, op. cit.
- Cross, op. cit.
- Clinton Sanders, Customizing the Body: The Art and Culture of Tattooing, Philadelphia, Temple University Press, 1989, p. 2.
- Mattes, op. cit.
- Mattes, op. cit.
- Orrin Lewis, « Getting a Native American Tattoo: The Trouble with Tribal Designs », Native Languages of the Americas Website, (1997), 12 octobre 2009 {http://www.native-languages.org/tattoo.htm}.
- lbid.
- lbid.
- Mattes, op. cit.






