Essai d’étudiant
Silvia Sorbelli
Cet essai a été écrit par un étudiant à la maîtrise à l’interieur du cours musée pratique du département d’histoire de l’art, de la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia. Le cours a été enseigné par Dr. Loren Lerner, avec l’aide de Dina Vescio, une diplômée de la maîtrise du programme.
La locomotive Ă vapeur Ă engrenages Shay
Des annĂ©es 1840 aux annĂ©es 1930, le chemin de fer Ă©tait essentiel au dĂ©veloppement de l’industrie de l’exploitation forestière. Durant cette pĂ©riode, les forĂŞts de conifères de la Colombie-Britannique qui se composent d’arbres Ă feuillage persistant, de pins, d’épinettes et de sapins, fournissaient du bois-d’œuvre au monde entier1. Les chevaux Ă©taient remplacĂ©s par les chevaux-vapeur et très peu de locomotives Ă©taient adĂ©quatement Ă©quipĂ©es pour faire face au rude terrain montagneux de la Colombie-Britannique. La locomotive Ă vapeur Ă engrenages Shay Ă©tait la première de quatre locomotives de conception semblable dont la capacitĂ© mĂ©canique rendait possible le voyage le long de plans inclinĂ©s ou de virages serrĂ©s tout en tirant de lourds chargements de billots2.
Au dĂ©but de l’exploitation forestière, les arbres Ă©taient coupĂ©s le long de la ligne de rivage et les billots flottaient sur la rivière jusqu’à un moulin (illustration 1). Le transport terrestre des billots coupĂ©s n’était possible que durant les mois d’hiver lorsque les billots pouvaient ĂŞtre chargĂ©s sur des traĂ®neaux et tirĂ©s par des chevaux ou des bĹ“ufs comme dans Exploitation en hiver, BeauprĂ© (1896) de l’artiste canadien Maurice Cullen (illustration 2). Cette mĂ©thode Ă©tait limitĂ©e parce qu’elle provoquait un dĂ©sĂ©quilibre entre les coĂ»ts de production et de transport. Autour de 1880, un bĂ»cheron nommĂ© Ephraim Shay a conçu un système rudimentaire de chariots qui roulaient sur des rails de bois et qui Ă©taient tirĂ©s par des chevaux3. Ce fut un Ă©chec parce que les chevaux Ă©taient renversĂ©s par les chariots dans les pentes descendantes. Entre 1876 et 1879, Shay a conçu une « locomotive lĂ©gère » avec l’aide de William Crippen, un mĂ©canicien au Michigan qui a fourni la chaudière4. La locomotive a d’abord endommagĂ© les rails, aussi Shay l’a amĂ©liorĂ©e pour qu’elle livre une puissance Ă©gale aux roues situĂ©es de chaque cĂ´tĂ© de l’engin. Ce fonctionnement Ă©tait diffĂ©rent d’une locomotive Ă bielle traditionnelle, dont le mouvement des roues motrices endommageait les rails de bois5. L’invention Ă©tait le dĂ©but de la « locomotive Shay ». Celui-ci ne rĂ©alisa pas avant 1881 qu’il pouvait breveter son invention. Ă€ ce moment, il avait modifiĂ© plusieurs fois la locomotive avec l’aide des ingĂ©nieurs de Lima Machine Works de Lima, Michigan (auparavant Carnes, Agerter & Co.). Le produit final de Shay pouvait ressembler Ă la locomotive prĂ©sentĂ©e dans la collection du MusĂ©e des sciences et de la technologie du Canada. Elle intĂ©grait des parties de deux locomotives distinctes : l’une construite en 1923 et l’autre en 1925 pour le compte de Merrill & Ring Lumber Co., Ltd. Les deux locomotives Ă©taient utilisĂ©es pour des opĂ©rations forestières Ă Theodosia Arm, Colombie-Britannique. Il Ă©tait frĂ©quent, lors de l’entretien des locomotives, de choisir les meilleures pièces mĂ©caniques d’un engin et de les agencer Ă un autre de manière Ă rĂ©duire les coĂ»ts.
Les engins à engrenages ont fonctionné en Colombie-Britannique jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Après plus de cinquante années d’exploitation forestière intensive, alors que les bûcherons devaient couper le bois-d’œuvre toujours plus profondément dans les montagnes, la construction de chemins de fer est devenue peu pratique et la locomotive Shay a été remplacée par le camion6.
Les boisés de Colombie-Britannique : les premières perceptions confrontées à la réalité
La locomotive Shay appartient Ă une Ă©poque fascinĂ©e par la conquĂŞte de l’Ouest. Les raisons pour ce dĂ©placement vers l’Ouest Ă©taient nombreuses. Les nouvelles terres attiraient une variĂ©tĂ© d’individus, incluant des fermiers, des mineurs et des bĂ»cherons. Lorsque la Colombie-Britannique est entrĂ©e dans la confĂ©dĂ©ration en 1871, l’Ă©conomie de la colonie Ă©tait en mauvais Ă©tat en raison de la mauvaise gestion de deux ruĂ©es vers l’or. La province a adhĂ©rĂ© Ă la confĂ©dĂ©ration Ă la condition qu’un chemin de fer transcontinental soit construit, qui unirait la Colombie-Britannique au Canada central7. Le Canadien Pacifique, sous la direction de William Van Horne, a obtenu ce contrat. Mais avec la construction d’un chemin de fer qui allait rejoindre l’Ouest, il devenait nĂ©cessaire de peupler la rĂ©gion plutĂ´t que de simplement en exploiter ses ressources. La construction du Canadien Pacifique a fait croĂ®tre la demande de bois-d’oeuvre pour construire ses rails, dont une grande partie provenait des forĂŞts de la Colombie-Britannique. Van Horne et le Canadien Pacifique ont Ă©valuĂ© que le meilleur moyen de promouvoir le tourisme vers l’Ouest canadien, avec les dĂ©pliants et les affiches de grand format, Ă©tait d’offrir aux artistes des billets gratuits de chemin de fer. La reprĂ©sentation romantique des paysages encouragerait les Canadiens Ă visiter et, croyaient-ils, Ă s’installer en Colombie-Britannique.
Les artistes Thomas Mower Martin et Lucius O’Brien étaient parmi les premiers à voyager en Colombie-Britannique et à décrire « sa beauté naturelle et sa sauvage grandeur » dans leur peinture8. La perception de ce paysage de l’Ouest comme « d’un pays où, plus que tout autre, la nature est intacte » est représentée dans A British Columbian Forest (1888) de O’Brien, où les arbres immenses et la végétation dense dominent deux personnages masculins9 (illustration 3). Des images de cette sorte nourrissaient la croyance populaire que ces régions idylliques n’étaient pas habitées. O’Brien confirme cette impression lorsqu’il écrit : « une forêt de Colombie-Britannique, qui n’a jamais été touchée par le feu ou par la hache du bûcheron, avec ses arbres énormes et ses sous-bois sauvages et luxuriants, est un paysage que l’on ne peut oublier »10. La peinture de T. M. Martin intitulée Train in the Mountains et celle d’O’Brien Through the Rocky Mountains sont deux exemples rares qui révèlent la présence du chemin de fer dans le terrain montagneux de la Colombie-Britannique (illustrations 4 et 5). Dans chacune de ces peintures la petite taille du train dans l’immensité de la toile de fond formée par les montagnes renforce l’idée d’un paysage majestueux et sublime.
Cette vision de la nature intacte de la Colombie-Britannique contraste avec l’exploitation rĂ©elle des ressources naturelles qui avait lieu dans cette province. Les perceptions contradictoires sont Ă©videntes lorsque l’on regarde les affiches de tourisme du Canadien Pacifique. La majeure partie des affiches reprĂ©sentent le train en harmonie avec le paysage luxuriant et grandiose (illustration 6). Les perspectives pour l’industrie, la colonisation et la prospĂ©ritĂ© Ă©taient idĂ©alisĂ©es dans ces affiches, de mĂŞme que dans les peintures des artistes parrainĂ©s par le Canadien Pacifique. Cela se reflète dans l’opinion assez rĂ©pandue Ă cette Ă©poque que les ressources naturelles Ă©taient lĂ pour ĂŞtre exploitĂ©es et reprĂ©sentaient un moyen pour promouvoir la colonisation et, en consĂ©quence, la croissance Ă©conomique11. Dans les faits, les reprĂ©sentations dont nous avons discutĂ© offrent un contraste brutal Ă la rĂ©alitĂ© documentĂ©e par les photographies commerciales de l’industrie de l’exploitation forestière depuis les annĂ©es 1890 (illustration 7).
Réflexions artistiques contemporaines sur l’industrie forestière de la Colombie-Britannique
La locomotive a Ă©tĂ© un facteur clĂ© dans la dĂ©forestation de la Colombie-Britannique. Bien que l’on doit reconnaĂ®tre un certain degrĂ© de succès associĂ© Ă l’accomplissement technique d’un chemin de fer qui traverse le pays et Ă la conception d’une locomotive qui est spĂ©cialement adaptĂ©e aux terrains montagneux, l’abandon subsĂ©quent de plusieurs chemins de fer et les effets de la dĂ©forestation ont fait l’objet de critiques importantes. Contrairement aux artistes qui, comme O’Brien et Martin, peignaient Ă une Ă©poque oĂą l’exploitation forestière ne faisait que commencer, les artistes contemporains se sont plutĂ´t employĂ©s Ă Ă©tudier ses effets.
Les sĂ©ries de Mark Rudewel Westward the Course of Empire (Railroad Cuts) de 2001 rassemblent quinze images suspendues sur trois rangĂ©es. Ă€ l’intĂ©rieur de chaque cadre, on aperçoit une photographie en noir et blanc des entailles en forme de V qui sont le rĂ©sultat d’explosions dans la montagne oĂą les routes Ă©taient construites pour l’exploitation forestière (illustration 8). Les chemins de fer qui conduisaient Ă l’exploitation des ressources dans ces entailles rocheuses ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©s, mais les « cicatrices » qui demeurent rĂ©vèlent le dommage. Dans le traitement de ces images comme information objective, les photographies de Ruwedel nous rappellent les photographies documentaires d’un usage rĂ©pandu Ă la fin du 19e siècle. Mais des images de diffĂ©rents segments de terre ravagĂ©e dans ces sĂ©ries de photographies nous invitent Ă nous questionner davantage sur la relation entre le temps et la technologie et ses rĂ©percussions sur l’environnement naturel201.
Roy Arden s’intĂ©resse Ă l’aspect technologique de l’exploration de l’Ouest dans sa composition photographique West (1988). Le train, reconnu pour avoir repoussĂ© la frontière occidentale et permis sa colonisation, est montrĂ© ici comme l’emblème colossal d’un Ă©chec collectif. L’artiste se rĂ©fère Ă la culture autochtone par l’inclusion de feuilles de cuivre au-dessus de chaque image. Cela agit comme un rappel de la rencontre avec les colonisateurs et l’abolition de certains rituels autochtones, dans le cas prĂ©sent la pratique du potlatch13 (illustration 9). Bien que la terre ne soit pas prĂ©sente dans cette image, les traces d’une culture autochtone sont une allusion aux premiers habitants.
Dans la mĂŞme perspective que Ruwedel, les photographies de paysages rĂ©alisĂ©es par Lorraine Gilbert mettent en lumière le mauvais usage et les abus faits Ă la terre. Également en noir et blanc, ces images nous rappellent directement les photographies d’arpentage du 19e siècle qui contribuaient Ă la perception d’une nature infiniment abondante14. Par exemple dans Logging Roads, photographiĂ© en 1990 Ă Invermere, Colombie-Britannique, le paysage nord-amĂ©ricain autrefois idĂ©alisĂ© est maintenant marquĂ© par les motifs des routes de l’exploitation forestière. Cela remet en question Ă la fois la pratique de la coupe Ă blanc et la capacitĂ© de la photographie de conserver une impression d’un document permanent sur les ressources naturelles (illustration 10).
Gilbert nous offre cependant une lueur d’espoir. Dans une tentative de montrer que les forêts de Colombie-Britannique peuvent être renouvelées, Gilbert présente un double portrait d’Annie et Marylin, deux jeunes planteuses d’arbres. Tout en faisant référence aux poses héroïques des bûcherons et des arpenteurs du 19e siècle, ces femmes sont des pionnières qui renversent le cours de la déforestation de cette province (illustration 11). Dans cette photographie, le paysage entre dans un processus de guérison, avec ces femmes qui redonnent à la nature ce qui lui a été dérobée par la surexploitation des forêts de la Colombie-Britannique.
LISTE DES FIGURES
ill. 1 Logs in Bow River, Calgary, Alberta, ca.1940. (Photo: Glenbow Archives PA-3732-2 {http://ww2.glenbow.org/search/archivesPhotosSearch.aspx})
fig. 2 Maurice Cullen, Logging in Winter, Beaupré (Photo: 1896 Art Gallery of Hamilton {http://agora.virtualmuseum.ca/edu/ViewLoitDa.do;jsessionid=07919319A263B911EDAF09A9C38B3781?method=preview〈=EN&id=516})
ill. 3 Lucius O’Brien, A British Columbian Forest, 1888, watercolour over graphite on wove paper, 54.1 x 76.4 cm. (Photo: National Gallery of Canada {http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/search/artwork_e.jsp?mkey=10248})
ill. 4 Thomas Mower Martin, Train in the Mountains, n.d., oil on canvas. (Photo: Collection of Glenbow Museum, Calgary, 62.3 {http://ww2.glenbow.org/search/collectionsResults.aspx?AC=GET_RECORD&XC=/search/collectionsResults.aspx&BU=&TN=Objects&SN=AUTO8563&SE=1556&RN=11&MR=10&TR=0&TX=1000&ES=0&CS=0&XP=&RF=WebResults&EF=&DF=WebResultsDetails&RL=0&EL=0&DL=0&NP=255&ID=&MF=WPEngMsg.ini&MQ=&TI=0&DT=&ST=0&IR=1487&NR=0&NB=1&SV=0&BG=&FG=&QS=CollectionsSearch&OEX=ISO-8859-1&OEH=ISO-8859-1 })
ill. 5 Lucius O’Brien, Through the Rocky Mountains, a Pass on the Canadian Highway, 1887, watercolour, private collection (Toronto). (Photo: {http://www.historicalatlas.ca/website/HACOLP/national_perspectives/society/UNIT_33/U33_illustration_03_Obrien_1887.htm})
ill. 6 G.Y. Kauffman, Poster: Trans-Canada Limited Fastest Train across the Continent, 1924, lithograph. (Photo: A6350 Trans-Canada Limited, Canadian Pacific Archives {http://www8.cpr.ca/cms/English/General+Public/Heritage/Graphic+Arts+Gallery/Trains+-+1920s/default.htm})
ill. 7 Logging Scene in B.C., ca. 1890, postcard photograph, British Columbia Archives. (Photo:{http://www.bcarchives.gov.bc.ca/cgi-bin/www2i/.visual/img_med/dir_148/h_02811.gif })
ill. 8 Mark Ruwedel, Northern Pacific #2, 2001, silver gelatin print, 19.05 x 24.13 cm, mounted on 40.64 x 50.8 cm board with title in pencil beneath image, from Westward the Course of Empire, 1999-2001.
ill. 9 Roy Arden, West, 1988, 6 diptych panels, hand tinted gelatin silver prints, copper-plated steel, wooden frames, 84 x 53 cm (each), Collection of the Walter Phillips Gallery, The Banff Centre for the Arts. (Photo: Marnie Fleming, ed., Records: Trains and Contemporary Photography, Oakville, Ontario: 1997, 59)
ill. 10 Lorraine Gilbert, Logging Roads, Invermere, British Columbia, 1990, gelatin silver prints, (1) 73.2 x 95.4 cm; and (2) 73.4 x 954 cm (Photo: EX-96-15.1-2 Canadian Museum of Contemporary Photography {http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/search/artwork_e.jsp?mkey=95111})
ill. 11 Lorraine Gilbert, Annie & Marylin, Princeton, B.C., 1987, 27.94 x 35.56 cm, chromogenic colour print. (Photo: Larry Bremner, Arbora Versa (Vancouver: Contemporary Art Gallery, 1991, 20)
NOTES
- Del Meidenger, “Terrestrial Vegetation,” E-Flora {http://www.geog.ubc.ca/biodiversity/eflora/TerrestrialVegetation.html}.
- Les trois autres locomotives sont la Baldwin, la Heisler et la Climax. Le fait que plus de locomotives Shay ont été vendues que le total combiné de ces trois précédentes locomotives suggère qu’elle était d’une qualité supérieure. La Shay et d’autres locomotives comparables étaient également utilisées pour l’exploitation minière. Dan Ranger, Pacific Coast Shay: strong man of the woods (San Marino, California: Golden West Books, 1964) p. 35.
- Michael Koch, The Shay Locomotive: Titan of the Timber (Denver: World Press, 1971) p. 31.
- Koch, p. 32.
- Henderson, “Ephraim Shay, the Man,” Shay Locomotives {http://www.shaylocomotives.com/shaypages/EphraimShay.htm}.
- Ranger, p. 58.
- Mark H. Choko and David L. Jones, Canadian Pacific Posters 1883-1963 (Montreal: Meridian Press, 1988) p. 17.
- Wilfred Campbell, Canada Painted by T. Mower Martin Described by Wilfred Campell (London: A & C Black, 1907) p. 242 et p. 258.
- Douglas Cole, “Early Artistic Perceptions of the British Columbia Forest,” Journal of Forest History 18:4 (1974) p. 131.
- Cole, p. 131.
- Campbell, p. 253.
- Mark Ruwedel, Written on the Land, ed. Karen Love (North Vancouver: Presentation House Gallery, 2002) p. 51.
- Le cuivre était le matériel le plus prestigieux utilisé dans la cérémonie du Potlatch de la tribu Kwakiutl située au Pacific Northwest. Cette cérémonie octroyait un statut social par le biais d’offrandes et représentait une conception de l’économie qui était complètement étrangère aux colonialistes.
- Larry Bremner, Arbora Versa (Vancouver: Contemporary Art Gallery, 1991) p. 19.














